Le temps des pleurs

L'eau a commencé à se retirer à Gatineau.... (Patrick Woodbury, Le Droit)

Agrandir

L'eau a commencé à se retirer à Gatineau. On pourra bientôt juger toute l'ampleur des dégâts.

Patrick Woodbury, Le Droit

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

CHRONIQUE / Ça fait des jours et des jours qu'on place quotidiennement un micro sous le nez des inondés et qu'ils nous racontent des histoires d'horreur, de désespoir, mais aussi de courage et de résilience.

Maintenant que l'eau se retire, ils vont retomber dans l'anonymat. J'allais dire dans l'oubli. Et pourtant, c'est loin d'être fini pour eux. J'oserais dire que le plus pénible est à venir. 

Les sinistrés sont épuisés, écoeurés. Ils viennent de passer une période de stress intense. Après avoir consacré des soirées entières à empiler des sacs de sable dans l'eau glaciale, ils ont enchaîné avec des nuits blanches à se réveiller toutes les 90 minutes pour s'assurer que leurs pompes fonctionnent bien. 

Tout ça en pure perte, parfois... comme en témoignent les fondations qui ont éclaté sous la pression de l'eau et qu'on voit apparaître avec la décrue.

Pour les sinistrés, il reste la job la plus plate à accomplir. Nettoyer les sous-sols inondés, démembrer les murs de gypse et les planchers contaminés, mettre tout ça au chemin... Et je ne parle même pas de remplir la maudite paperasse pour obtenir des dédommagements. Ouache...

Comme chaque jour, je suis allé faire un tour au front vendredi matin. Dans le secteur Pointe-Gatineau, l'eau a beaucoup baissé. Bientôt, on va pouvoir remorquer la petite voiture grise immergée sur la rue Saint-Louis et qui est devenue le symbole médiatique de la pire crue printanière de l'histoire de Gatineau.

Il n'y avait pas grand monde sur la rue. J'imagine que les gens sont repartis travailler. Faut bien ! Même les gars de l'armée avaient l'air de se chercher quelque chose à faire près de leurs trois gros blindés stationnés sur le bord de la rue.

Après les élans de solidarité et le stress intense des dernières semaines, tu sens que les gens sont à bout.

Un sinistré, Richard, insistait auprès des soldats et des pompiers pour qu'on le laisse franchir les barrières de sécurité avec son pick-up. Il voulait se rendre à sa résidence de la rue Jacques-Cartier pour évacuer une remorque pleine de meubles qui encombrait son entrée de cour. 

Mais il a eu beau argumenter et argumenter, les autorités n'ont rien voulu savoir. La circulation automobile était interdite jusqu'à nouvel ordre dans son secteur. Il lui faudra attendre que les ingénieurs terminent l'inspection des chaussées, potentiellement fragilisées par la crue des eaux...

Richard était furax.

« Ils ont fermé la rue juste parce que quelqu'un a marché dans un nid-de-poule et que la chaussée s'est effrité un peu autour, rageait-il. C'est frustrant, parce qu'au Fer-à-Cheval (une autre zone sinistrée) les pick-up, ça rentre et ça sort à qui mieux, mieux ! Pourtant, la chaussée n'est pas en meilleur état là-bas ! »

Avec Richard et sa femme Suzanne, j'ai marché jusqu'aux deux maisons qu'ils possèdent sur la rue Jacques-Cartier. Suzanne traînait une brouette chargée d'un gros ventilateur. Ils ont eu plusieurs pouces d'eau dans le sous-sol, mais ils s'en tirent relativement bien comparés à certains voisins.

Devant chez eux, l'eau s'était complètement retirée de la rue. Ne subsistaient que des nids-de-poule qui étaient probablement déjà là avant la grande crue. « Ils ne veulent pas nous laisser passer avec le pick-up. Mais ce matin, j'ai vu passer deux fois le gros blindé de l'armée sur notre rue. Si un blindé de 16 tonnes peut passer, pourquoi pas le pick-up de mon conjoint ? », se questionnait Suzanne.

Alors voilà, les gens ont la mèche courte, et je peux les comprendre après ce qu'ils ont vécu.

Une collègue m'a raconté avoir été témoin d'une scène touchante plus tôt cette semaine. Celle d'un vieux monsieur qui pleurait à chaudes larmes, sans pouvoir s'arrêter, en regardant l'eau sur son terrain. Si on avait pu prendre une photo de cette scène, il me semble qu'elle aurait bien résumé le sentiment général alors qu'on s'apprête à passer à la grande corvée de nettoyage.

Après la poussée d'adrénaline des dernières semaines arrive le temps du relâchement. Et de pleurer ce qu'on a perdu.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer