Ce qui nous rend humains

Réfugiée originaire du Burundi, Ketty Nivyabandi a discuté... (Patrick Duquette, Le Droit)

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Réfugiée originaire du Burundi, Ketty Nivyabandi a discuté avec les élèves de la polyvalente Louis-Joseph Papineau.

Patrick Duquette, Le Droit

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CHRONIQUE / C'est toute une épopée qu'une grande et belle femme noire a racontée aux élèves de la polyvalente Louis-Joseph Papineau plus tôt cette semaine.

Imaginez, vous vivez dans un pays d'Afrique où le président manigance pour obtenir un troisième mandat consécutif même si la Constitution l'interdit.

Comme citoyenne, vous vous insurgez, vous dites : je dois faire quelque chose. D'autant que le régime est répressif et que votre pays, déjà l'un des plus pauvres de la planète, s'enfonce encore plus dans la pauvreté.

En plus, vous êtes une femme dans un pays patriarcal où la femme, normalement, n'a pas droit de parole sur la place publique. Malgré tout, vous envoyez un appel à toutes sur les médias sociaux. Vous dites à d'autres femmes : venez, à telle date, telle heure, on se donne rendez-vous sur la grande place de la capitale pour manifester contre la violation de la constitution.

Le jour dit, un miracle se produit. Des femmes de partout, de tous âges, partent de chez elles, parfois contre la volonté de leur mari, pour se rendre sur la grande place. Chacune s'y rend par ses propres moyens, en empruntant des itinéraires détournés, afin de ne pas alerter la police qui réprime tout soulèvement populaire.

C'est ainsi qu'un important groupe de femmes se retrouve sur la place centrale de Bujumbura, la capitale du Burundi, le 13 mai 2015, pour manifester contre le président Nkurunziza. Elles agitent des mouchoirs blancs en signe de paix et chantent l'hymne national.

La police descend en force. En quelques minutes, les manifestantes se retrouvent devant une lignée de policiers, des mitraillettes braquées sur elles. L'un des policiers s'avance vers l'organisatrice. Il la regarde droit dans les yeux : « Tu retournes chez toi ou on tire ».

Quand Ketty Nivyabandi en arrive à ce point précis de son récit, il n'y a plus un son dans l'auditorium de Louis-Joseph Papineau. Je vous jure, 170 ados qui se taisent pour boire les paroles de la Burundaise. C'était... assourdissant.

Alors que les mitraillettes étaient pointées sur elle, Ketty Nivyabandi a fait un choix qui allait changer le cours de son existence. « C'était le moment de vérité. Je ne sentais plus mes mains tellement je tremblais de peur. Je ne sentais plus mon ventre tellement j'avais des crampes. Vous savez, être courageux, ce n'est pas ne pas avoir peur.

«J'ai dû prendre une décision. Soit on retourne, soit on risque tout, y compris notre vie, pour que le changement puisse venir dans notre pays. Et si je ne le fais pas, aurais-je le droit de souhaiter que quelqu'un d'autre le fasse pour moi ? J'ai décidé que je ne pouvais pas attendre après quelqu'un. Parce que ma vie ne vaut pas plus que celle de l'autre. Alors le réflexe que j'ai eu, c'est : on se tient par la main.»

Au lieu de reculer, les femmes ont avancé. Main dans la main. Des mamans, des jeunes filles, des grands-mères... Les policiers n'ont pas su quoi faire. «Je pense qu'ils ont ressenti dans leur conscience que c'était difficile de nous tirer dessus, a dit Ketty. On a pu faire la manifestation au centre-ville. C'était la première fois dans l'histoire du Burundi que ça se faisait.»

Dans un film d'Hollywood, la voix du peuple aurait triomphé, la communauté internationale aurait réagi, le méchant gouvernement serait tombé. Mais on est dans la vraie vie...

Quand les femmes sont retournées manifester, d'autres policiers, plus féroces, les attendaient. Ils ont déclenché les canons à eau. Des gens ont été battus, emprisonnés. Ketty a montré un film aux étudiants de Louis-Joseph. On voit des arrestations, on entend les cris...

Les autorités ont pris des photos des manifestantes pour mieux les traquer. Sachant sa vie en danger, Ketty a fui au Rwanda avec une copine. «Je suis partie de chez moi avec un petit sac, pensant que je partais pour deux jours, le temps que les choses se calment.»

C'est comme ça qu'on devient réfugié. Tu quittes ta maison en pensant revenir. Et tu te retrouves dans la région d'Ottawa, 2 ans plus tard, à parler de droits humains dans une polyvalente de Papineauville au nom d'Amnistie internationale.

Au Burundi, le président a obtenu un troisième mandat dans l'indifférence de la communauté internationale. Assassinats, exécutions, tortures, violence sexuelle : la répression y est plus présente que jamais.

«Je n'ai pas réussi ce que je souhaitais faire, reconnaît Ketty. Mais on a créé un mouvement de solidarité, un éveil chez chacun nous. Depuis le jour où on a tué cette peur, depuis le jour où j'ai affronté ce policier devant moi, je n'ai plus peur de rien. J'ai décidé de me battre contre l'injustice, où qu'elle soit. Je suis devenue une gardienne de la justice. Et c'est ce flambeau que j'aimerais passer. C'est une responsabilité qu'on garde pour la vie. Et c'est ce qui nous rend humains.»




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