Il n'y avait pas de chaise

De nombreuses questions hantent Lise Martin depuis la mort... (Etienne Ranger, Le Droit)

Agrandir

De nombreuses questions hantent Lise Martin depuis la mort de son mari.

Etienne Ranger, Le Droit

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

CHRONIQUE / C'est un tout petit détail qui m'a accroché dans cette pathétique histoire d'hôpital que raconte ma collègue Justine Mercier dans nos pages samedi. Un petit détail qui dit beaucoup. Il n'y avait pas de chaise dans la salle où Bernard Prégent, 71 ans, a été admis à l'urgence de l'hôpital de Hull, deux jours avant sa mort.

M. Prégent vient tout juste d'être transféré, il est couché sur une civière. Il vomit un liquide brun depuis deux jours, il a mal à la gorge, mal à l'oesophage. Il devra même attendre plus d'une heure et demie après son admission avant qu'un infirmier irascible lui donne un médicament pour le soulager.

Pendant tout ce temps, vous avez son épouse, Lise Martin, qui fait de son mieux pour soutenir son mari. Elle ne comprend pas pourquoi personne ne vient le voir, pourquoi personne ne mesure ses signes vitaux. Quand elle insiste auprès de l'infirmier pour qu'on lui donne son médicament, celui-ci lui dit qu'il n'aime pas le « ton » sec sur lequel elle lui adresse la parole...

On devine une atmosphère tendue et un couple de gens âgés désemparés, qui se sentent partir à la dérive dans le tourbillon d'un système de santé qu'on sait débordé de tous côtés.

Malgré ses tourments, de quoi se préoccupe Bernard ? De sa femme qui a passé l'après-midi debout à ses côtés. Debout, parce qu'il n'y a pas de chaise dans le cube où on les a parqués en attendant qu'une chambre se libère. Il lui offre le bout de son lit pour reposer ses vieilles jambes.

Cette absence de chaise dans la salle n'est qu'un détail, mais il a son importance. Parce qu'après souper, quand une nouvelle infirmière plus conciliante remplace l'infirmier du début, Lise Martin juge qu'elle peut partir se reposer à la maison, l'esprit en paix. Elle sent son mari entre bonnes mains. Il a l'air d'aller mieux, il lui demande même de lui rapporter un rasoir et de la crème à rasage en revenant, le lendemain matin.

Maintenant, comment se fait-il que l'hôpital n'ait pas songé à lui téléphoner, la nuit suivante, quand l'état de Bernard s'est dégradé subitement ? Son époux était rendu dans le coma. On a dû le transférer aux soins intensifs où il est décédé le lendemain.

« Pourquoi ne pas m'avoir appelée dès que son état s'est aggravé ? J'habite près de l'hôpital. J'aurais pu être avec lui pour lui tenir la main plutôt que de le laisser tomber seul dans le coma. Cela m'aurait donné la chance de passer les dernières heures de sa vie avec lui. Des heures qui m'ont été volées et que je ne verrai jamais plus ! »

Encore aujourd'hui, cette question, et bien d'autres reliées à cette journée tragique, hantent Lise Martin. Le plus triste peut-être, c'est que le système semble incapable de lui fournir des réponses réconfortantes.

Dans son rapport, le bureau du commissaire aux plaintes reconnaît que l'hôpital aurait dû l'appeler dès que l'état de son mari s'est aggravé et que la conduite de l'infirmier était inacceptable. C'est l'évidence. Mais c'est tout. Le rapport n'émet aucune recommandation si bien que le cas de M. Prégent ne figurera même pas dans les statistiques officielles des recommandations du commissaire !

Encore aujourd'hui, Mme Martin se demande si la mort de Bernard aurait pu être évitée. S'il y a eu des erreurs médicales. Là-dessus aussi, elle attend une réponse. Pourquoi ? Parce que les médecins et le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, étaient trop occupés à se chicaner sur le salaire des médecins-examinateurs. Pendant ce temps, personne ne s'occupait de la plainte de Mme Martin. De la bureaucratie et du corporatisme médical dans sa plus crasse insensibilité.

En attendant, Lise Martin revit constamment les dernières heures.

Elle s'en veut de ne pas avoir posé plus de questions. Si seulement elle avait réalisé que l'état de Bernard était si grave, elle serait restée pour lui tenir la main. S'il y avait eu une simple chaise dans sa chambre, qui sait si elle ne serait pas demeurée à ses côtés cette nuit-là.




publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer