Un humain, lui aussi

Le fils de Nancy était attachant, intelligent, enjoué... (Archives, 123RF)

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Le fils de Nancy était attachant, intelligent, enjoué et observateur jusqu'à l'âge de 12 ans. Et alors, tout à basculer pour le jeune homme qui est devenu un délinquant rebelle qui s'est mis à voler et à consommer

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CHRONIQUE / Appelons-le Jean. Mais dans sa tête, il est aussi Raphaël, Simon, William, Félix, Nathan ou Logan. Quand Jean perd pied, quand il ne sait plus qui il est parmi les personnalités qui se bousculent dans sa tête, ce n'est pas beau à voir. Ça peut même devenir rude.

Vu de l'extérieur, ça donne un gars de 24 ans qui parle tout seul sur la rue, qui se couche n'importe où, qui fume où c'est interdit. Un gars incapable de conserver un emploi, qui se fait expulser d'un logement après l'autre, qui a maille à partir avec les policiers.

Un gars qui se retrouve une journée à l'hôpital, et la journée d'après au Gîte Ami. Un paria dont personne ne veut s'occuper, un « étrange » condamné à demeurer dans la marge.

Jean est aussi parano, il a peur des piqûres et du détergent, il voit des complots et des menaces partout. L'autre jour, il était convaincu qu'on lui avait volé son compte en banque même si ce n'était pas le cas.

Imaginez-vous dans la tête d'un gars comme ça. Vous percevez des menaces partout, vous ignorez qui vous êtes. Quand il n'en peut plus du monde menaçant qu'il perçoit, Jean se barricade quelque part. 

La première fois, il devait avoir 15 ou 16 ans, il s'est enfermé dans le sous-sol de sa mère, Nancy Côté. Il a cloué la porte. Pendant des jours, il s'est coupé du monde, mangeant à peine et refusant de voir quiconque. Sa détresse était telle qu'il a dit à sa mère : mon désir le plus cher est de rester barricadé dans ton sous-sol jusqu'à la fin de ma vie.

« Mais moi, je n'étais pas d'accord », résume Nancy que j'ai rencontrée au Tim Horton cette semaine.

Dix ans que Nancy, analyste au gouvernement fédéral, se bat afin d'obtenir des services pour son fils schizophrène. Je l'entendais raconter son histoire et je me demandais si j'aurais eu le courage de faire seulement la moitié de ce qu'elle a fait pour lui.

Son fils qui était attachant, intelligent, enjoué et observateur jusqu'à l'âge de 12 ans. Il a flippé pour devenir une boule de rage ambulante, un délinquant rebelle, qui s'est mis à voler des autos et à fumer du pot. Ça a pris un certain temps à Nancy avant de comprendre que ce n'était pas qu'une crise d'adolescence.

L'école n'en voulait plus, il s'est retrouvé pour quelques temps au centre jeunesse à la demande de sa mère. Il se promenait dans la maison avec un couteau et un marteau. Quand il est devenu adulte, il a pris le chemin de la rue. Il a fait les « portes tournantes », un séjour à l'hôpital, un séjour dans un refuge pour sans-abri. Elle avait des nouvelles de lui de temps à autre. Un appel de la police. Un appel pour lui demander de l'argent.

Au bout de trois hospitalisations, d'un internement de force et d'autres expériences traumatisantes, les services sociaux ont fini par s'intéresser à son cas et à le prendre en charge. « Faut vivre l'enfer avant que le système de santé décide de faire quelque chose. Ils attendent vraiment qu'on soit à bout de souffle », soupire Nancy Côté.

Un jour, Nancy est partie à Montréal retrouver son fils qui vivait dans la rue. Elle l'a ramenée à Gatineau. Pendant trois ans, elle a tenté de le loger. Sans succès, il se faisait toujours expulser. Elle a fini par lui acheter un petit condo, à distance de marche du dépanneur et de l'hôpital. Un endroit décent ou Jean se sent en sécurité. Il va mieux, il prend ses médicaments. Il a toujours ses manies comme de jeter toute sa vaisselle à la poubelle. Trois fois que Nancy lui en rachète. Non, il n'est pas reposant !

Mais sa mère l'aime. Parce que c'est un gars original, débrouillard. Un grand coeur qui ne cadre pas, mais tellement pas dans le système...

Tout est toujours à recommencer. Le syndicat de l'immeuble a déjà fait parvenir deux mises en demeure à Nancy. On veut qu'elle expulse son fils. Jean fume dans le corridor, il sonne aux portes, il ne respecte pas les règles. « On fait quoi, là ? dit Nancy. Y va vivre où, mon fils ? Pis je ne parle pas de l'impact psychologique de tout ça. »

Nancy en a long à dire contre l'hypocrisie à l'endroit des problèmes de santé mentale. Au bout d'une galère de 3 ans à déménager tous les deux mois, à se faire dévisager et juger, elle avait acheté ce condo à son fils en espérant que le réseau de la santé lui octroie un logement supervisé. Ça n'est pas arrivé, pas encore.

« Il serait temps qu'on les traite comme des humains, dit Nancy. Ça aiderait tout le monde. Les familles, les policiers, les hôpitaux. Assez de paroles, c'est des ressources qu'il faut. »

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