«Papa, as-tu tué quelqu'un?»

Comme bien d'autres Québécois sans le sou, Gabriel... (Courtoisie)

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Comme bien d'autres Québécois sans le sou, Gabriel s'est enrôlé au début de la Seconde Guerre mondiale pour faire un peu d'argent. Il a rejoint les Fusiliers du Mont-Royal en avril 1940.

Courtoisie

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CHRONIQUE / Un jour, Rémi Collin a pris son courage à deux mains. Il a posé la question qu'il n'avait jamais osé poser à son père, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale et du débarquement de Dieppe.

- Écoute papa, tu es allé à la guerre. Je sais que tu as tiré dans le tas. Mais as-tu conscience d'avoir, un jour, tué quelqu'un ?

« C'est là qu'il m'a relaté l'anecdote de la baïonnette », raconte avec émotion M. Collin, un cardiologue à la retraite de Gatineau, qui vient de publier à compte d'auteur les mémoires de guerre de son paternel.

Comme bien d'autres Québécois sans le sou, Gabriel s'est enrôlé au début du second conflit mondial pour faire un peu d'argent. Il a rejoint les Fusiliers du Mont-Royal, en avril 1940. Alors âgé de 24 ans, le jeune homme a traversé l'Atlantique pour suivre un entraînement de commando en Grande-Bretagne.

De là, il écrit à sa famille restée au Canada. Dans ses lettres, il s'inquiète de Peggy, un amour douloureux resté au pays. Puis il s'éprend d'une certaine Betty de Glasgow, en Écosse, qu'il souhaite épouser. Au camp militaire, il sent que quelque chose de gros se trame. Il l'ignore encore, mais ce sont les préparatifs pour le débarquement de Dieppe.

Quand toute une armada de navires de guerre se lance à l'assaut des plages de Dieppe, le 19 août 1942, Gabriel est là, dans une barge restée en arrière-garde. Retranchés sur les hauteurs, les Allemands défendent férocement les plages.

C'est le carnage.

De la barge de Gabriel, les soldats observent avec horreur le massacre de leurs camarades. Le sergent réalise que c'est foutu : « Les gars, dit-il, on peut virer de bord si vous voulez. » Mais les gars refusent d'abandonner leurs frères d'armes.

Quand la porte de la barge s'ouvre, c'est la mitraille. Gabriel court comme un fou, il va s'abriter derrière un rocher, puis un autre. C'est là, au détour d'un char échoué sur la plage, qu'il le voit. Un gars avec un uniforme feldgrau qui marche, qui tourne le coin.

Qui lui fait face.

Un soldat allemand. 

Gabriel est le plus rapide. Il lève son fusil et le transperce d'un coup de baïonnette. « Mein Gott », murmure l'Allemand en s'écroulant. Sous le choc, Gabriel réalise que l'ennemi prie le même Dieu que lui.

•••

La guerre de Gabriel s'est limitée à cette journée-là. Après l'assaut, il est fait prisonnier. Il passe le reste de la guerre dans un camp en Tchécoslovaquie d'où il essaie de s'échapper à plusieurs reprises. 

De retour au pays, Gabriel Collin se marie et élève une famille de 11 enfants. D'abord réticent à parler de la guerre, il finit par évoquer des souvenirs ici et là... Si bien qu'à la longue, sa famille se fait une bonne idée de ce qu'il a vécu pendant la guerre.

Mais jamais il n'avait évoqué l'épisode de la baïonnette avant cette journée de 1980 où son fils aîné lui a posé la question qu'aucun autre des enfants n'a osé lui poser. Trente-cinq ans plus tard, Rémi en a encore la gorge nouée par l'émotion.

« C'est quelque chose d'entendre ton père te raconter qu'il a transpercé quelqu'un avec une baïonnette. Il n'en avait jamais parlé avant. Peut-être parce que c'était profondément refoulé, je ne sais pas. Peut-être aussi parce qu'il ne voulait pas me raconter ça quand j'avais 15 ans et que je n'étais pas prêt à l'entendre. »

Rémi Collin a mis des années avant de se décider à écrire les mémoires de guerre de son père, décédé en 1989. L'ouvrage s'intitule : Dieppe, ma journée de guerre.

« Je suis content de l'avoir fait. C'était pour moi un devoir de mémoire. »

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