À quoi rêves-tu, Sunobar?

Sunobar Asifi est aveugle de naissance. Mais quand... (Martin Roy, LeDroit)

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Sunobar Asifi est aveugle de naissance. Mais quand la jeune réfugiée afghane de 16 ans se met à parler, pour peu qu'on tende l'oreille, alors là, c'est de la poésie.

Martin Roy, LeDroit

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CHRONIQUE / À l'école secondaire Mont-Bleu, les autres élèves posent souvent la même question à Sunobar Asifi.

Dis-moi, Sunobar... est-ce que tu rêves ?

La question semble bizarre. Sauf quand on sait que la jeune réfugiée afghane de 16 ans est aveugle de naissance. « Mais oui, je rêve, répond-elle. Les non-voyants aussi font des rêves. Je fais même des cauchemars ! »

À quoi rêves-tu, Sunobar ?

« Vous voyez avec vos yeux, vous rêvez à des images. Moi, je touche des choses, je sens, j'entends. Alors je rêve à des voix, à des odeurs, à des sensations, à des mouvements aussi. Je rêve aux monstres que j'ai entendus à la télé et que j'imagine poilus et gluants... »

Il a fallu un peu de temps pour la mettre en confiance, cette timide jeune fille aux longs cheveux noirs. Mais quand Sunobar Asifi se met à parler, pour peu qu'on tende l'oreille, alors là, c'est de la poésie.

On ne souhaite à personne de naître aveugle ou handicapé à Kandahar. Là-bas, les aveugles sont traités en parias. Ils se font insulter. Sunobar se rappelle qu'on lui lançait des objets. « Ma mère m'a expliqué que je ne sortais pas vraiment de la maison. Et si je devais sortir, elle me cachait. »

À Kandahar, il n'y avait pas d'école pour non-voyants. En fait, il n'y avait pas d'école pour filles, point. C'est-à-dire qu'il y en avait peut-être, mais il ne fallait surtout pas se faire prendre par les talibans.

Bref, c'est la mère de Sunobar qui lui a appris le braille à la maison. Avec un livre commandé en Iran et... une boîte d'oeufs. Le braille a six points, comme les boîtes d'oeufs.

Il y a eu la guerre. Et le départ de la famille de Sunobar vers le Sri Lanka, puis vers Gatineau où elle est débarquée avec ses parents, sa soeur et son frère en 2013.

C'est cliché de dire que le Canada est une terre de liberté pour les immigrants. Pour Sunobar, c'est vrai.

•••

Je l'ai vu arriver avec son chien-guide à la réception de la polyvalente. Une grosse bête poilue de la fondation Mira qui s'appelle... chut, c'est un secret ! Personne ne connaît le nom du chien, sauf Sunobar. Si les autres élèves savaient, ils interpelleraient la bête qui ne pourrait plus la guider.

Au Canada, Sunobar a trouvé ce qui n'existe ni en Afghanistan ni au Sri Lanka : une éducation adaptée à son handicap. Ça veut d'abord dire Mona Mercier, sa technicienne spécialisée et fidèle alliée. Ça veut dire plein d'outils : son clavier en braille, son logiciel pour lire les pages Web, ses cubes en braille pour calculer. Et son programme pour communiquer avec ses amies sur Facebook.

Sunobar a un don très rare. Comme les chauves-souris, elle détecte les murs et les gros objets grâce à l'écholocalisation. « S'il y a une auto devant elle, elle peut dire où elle commence et où elle finit. C'est impressionnant », explique Mona.

Malgré son air gêné, rien n'arrête Sunobar.

Au marathon d'Ottawa, elle a couru le 2 km avec un guide. Elle compose de la musique au clavier, joue aux cartes et au Monopoly. Elle a fait une tournée des classes pour expliquer son handicap aux autres élèves. Elle parle quatre langues : dari, hindi, français et anglais.

Mona a eu la bonne idée de l'inscrire au concours Forces Avenir. Elle a gagné le prix coup de coeur du jury en Outaouais. Jamais la petite fille de Kandahar n'aurait cru se rendre si loin.

Aujourd'hui, elle rêve de devenir écrivaine ou scientifique.

Tout comme ses rêves, ses souvenirs sont faits de sensations. De l'Afghanistan, Sunobar se souvient de la pureté de l'air. « Nous avions un jardin. C'était bon de s'y rassembler en famille pour boire le thé. Il y avait mes grands-parents, mes parents, mon oncle, mes cousins... Je n'ai pas beaucoup de nouvelles d'eux. Je m'ennuie de ma grand-mère. Je me rappelle la fraîcheur du jardin. Du parfum de menthe et de safran. »

De la poésie, vous disais-je.

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