Le dernier Oblat à partir

«Ce qui me dérange le plus, c'est que... (Martin Roy, LeDroit)

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«Ce qui me dérange le plus, c'est que toute cette histoire se termine ici, lance Pierre Hurtubise. Ma grande inquiétude, je vous le dis sincèrement, c'est que les nouveaux propriétaires ne connaissent rien à notre histoire.»

Martin Roy, LeDroit

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CHRONIQUE / J'ignorais si je devais l'appeler père, frère ou je ne sais quelle autre appellation religieuse. Alors j'ai simplement dit: «Vous serez le dernier à partir?»

Oui, Pierre Hurtubise, 83 ans, un grand monsieur à la mémoire et au pas remarquablement vifs, sera le dernier prêtre des Oblats de Marie-Immaculée à quitter l'édifice Deschâtelets, le 22 juin. Avec son départ, c'est une page de l'histoire d'Ottawa qui se tournera tellement cette communauté religieuse a été présente, à une époque, dans tous les aspects de la vie quotidienne. 

Il ne reste qu'une douzaine d'Oblats dans l'imposant édifice de pierres grises où ont été formées des générations de prêtres et de missionnaires depuis 1885.

M. Hurtubise lui-même y a passé 40 ans. D'abord comme étudiant à la prêtrise au début des années 1950. Puis comme professeur et recteur de l'Université Saint-Paul.

Sur le vaste terrain planté de grands arbres, en bordure de la rue Main, les jeunes Oblats ont joué au hockey et au jeu de paume, ils ont élevé des poules et des abeilles. Les jours de pluie, ils marchaient sous le préau en récitant des prières.

Vendredi, de gros camions chargés de terre roulaient sur la grande allée bordée d'arbres. En 2014, l'édifice Deschâtelets, de même que les vastes espaces verts des alentours, ont été vendus à un promoteur immobilier.

Sur les terrains de 25 acres qui jouxtent l'édifice Deschâtelets et le couvent des Soeurs du Sacré-Coeur de Jésus, des centaines d'habitations et de commerces naîtront dans un projet immobilier qui doublera la population d'Old Ottawa East.

Dans moins d'un mois, M. Hurtubise quittera ces lieux chargés d'histoire. 

Il déménagera, pas très loin, chez des Oblats anglophones, avec six collègues. «À nous six, nous formerons la plus importante communauté d'Oblats francophones d'Ottawa», rigole-t-il avec nostalgie.

***

Le vieil oblat m'a longuement raconté l'influence que sa communauté a eue dans la région d'Ottawa et de Gatineau.

Dans les années 1960, avant que la vocation religieuse n'amorce son déclin, la capitale comptait 550 des 2500 Oblats présents au Canada.

On leur doit les universités d'Ottawa et de Saint-Paul, de nombreuses écoles et églises, sans oublier le journal LeDroit, fondé en 1913 pour défendre les droits des Franco-Ontariens.

La conscience sociale des Oblats, elle s'est formée pour beaucoup derrière les murs épais de l'édifice Deschâtelets qui se nommait alors le Scolasticat Saint-Joseph.

«On imagine ces maisons d'études pour religieux comme des lieux coupés de tout, raconte M. Hurtubise. Ici, au contraire, les prêtres se sont intéressés aux causes sociales et à la cause des Franco-Ontariens.»

«Après leurs études, plusieurs se sont engagés comme aumôniers de syndicats ou d'action catholique. Ils ont créé des programmes pour aider les familles, les pauvres, les ouvriers...»

«Quand je suis arrivé à Ottawa, on se battait pour faire reconnaître le français au gouvernement, dans les services publics et dans les commerces. À titre de Franco-Ontarien moi-même, ça me concernait beaucoup.»

«Cette maison fut à un certain moment l'âme de la cause française en Ontario et de la lutte qui s'est engagée pour que les Franco-Ontariens fassent respecter leurs droits.»

L'entrevue s'achevait. Dans le petit parloir orné d'un crucifix, le religieux a poussé un long soupir en pensant à son déménagement prochain. «Ce qui me dérange le plus, c'est que toute cette histoire se termine ici. Ma grande inquiétude, je vous le dis sincèrement, c'est que les nouveaux propriétaires ne connaissent rien à notre histoire.»

«Une belle illustration en est que toutes les affiches, la publicité qu'ils ont faite est en anglais. Alors que nous nous sommes tant battus pour la culture française.»

«Que vont-ils faire pour honorer cette mémoire? Donner des noms de rue? Ériger un monument? Il faut à tout prix éviter que cet héritage sombre dans l'oubli.»

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