Ces enfants qui franchissent la ligne

Des cas d'abus sexuels commis par des enfants... (123RF)

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Des cas d'abus sexuels commis par des enfants sur d'autres enfants, le Centre d'intervention en abus sexuels pour la famille à Gatineau (CIASF) en recense de plus en plus.

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CHRONIQUE / La mère s'est doutée de quelque chose après une visite de son enfant à l'hôpital. Comment ça, des fissures anales? Qu'est-ce que tu as, fiston? Parle à maman. T'es constipé?

Plus la mère insistait, moins le petit gars voulait parler. Mais le problème persistait. Il a fallu revoir le médecin. Sous la pression de sa mère, le petit bonhomme a fini par craquer. Il a tout déballé. 

La mère, qui ne pensait pas à mal, en est restée stupéfaite. Le petit se faisait abuser par son demi-frère. Par le fils de son chum, un adolescent à peine plus âgé que lui. On était devant le cas extrêmement troublant d'un enfant qui abuse sexuellement d'un autre enfant.

L'enfant gardait le secret depuis des années, de peur de faire éclater sa famille recomposée. Il craignait aussi de passer pour une «moumoune» auprès des copains...

La mère a porté plainte. L'enfant a tout raconté à la police. Les attouchements de plus en plus intimes sur les fesses, sur le pénis. Puis les fellations. Mais il n'a rien dit aux policiers pour la sodomie. Il avait trop honte.

L'ado qui avait commis les gestes d'abus a été placé dans un centre jeunesse.

***

Des cas d'abus sexuels commis par des enfants sur d'autres enfants, le Centre d'intervention en abus sexuels pour la famille à Gatineau (CIASF) en recense de plus en plus.

Le phénomène serait associé à l'éclatement de la famille nucléaire et au nombre grandissant de familles recomposées, avance Tatou Parisien, travailleuse sociale au CIASF.

Depuis quelques années, la majorité des cas qu'elle traite concerne des abus sexuels au sein d'une même fratrie. Des abus de la part du frère, de la demi-soeur, d'un enfant du nouveau conjoint...

L'augmentation du nombre de cas est telle qu'elle n'hésite pas à parler de l'émergence d'une nouvelle réalité, peut-être attribuable aux frontières mal définies entre les enfants d'une famille recomposée.

Les enfants abuseurs ne sont pas des enfants qui vont bien au départ, précise-t-elle. Dans une famille recomposée, ils peuvent se dire: ce n'est pas mon frère ou pas ma soeur. «Les démarcations sont moins bien établies et ça fait en sorte qu'ils se permettent de dépasser les tabous.»

***

Le petit gars est arrivé au CIASF meurtri, blessé. Sa famille avait éclaté, il avait dû raconter son histoire à la police, à l'intervenant du centre jeunesse. Il se sentait coupable. Bref, il n'avait pas envie de tout répéter à Tatou, de déclencher une autre tempête autour de lui...

«Mon travail, c'est de bâtir une relation de confiance avec lui. De lui expliquer que tout ça est derrière lui. Mon travail, c'est de voir quels bouleversements cela a causés en lui.»

Au CIASF, les thérapies se font en groupe. Pour une raison fort simple: les enfants ont la fausse impression qu'ils sont les seuls au monde à avoir été abusés sexuellement. 

«Pour ce gars-là qui ne voulait pas être perçu comme une victime, juste de voir que d'autres garçons fréquentaient le centre, ça a été une révélation. Il a vu que ce n'est écrit dans le front de personne que tu es victime d'abus sexuel.»

Mieux que n'importe quel intervenant, ses nouveaux copains l'ont convaincu qu'il n'avait pas à se sentir coupable des abus subis. Que c'était lui la victime.

«À la fin, il avait repris tellement de pouvoir sur sa vie qu'il est retourné au poste de police pour dévoiler la sodomie. Il ressentait le besoin de tout dire», dit Mme Parisien.

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Croyez-le ou non, la majorité des enfants continuent d'aimer la personne qui les ont abusés. Pour eux, ce n'est pas un abuseur. C'est papa, c'est le grand-frère, c'est la cousine, la soeur...

Alors le CIASF s'occupe non seulement des victimes, mais aussi des enfants qui les ont abusés. Séparément, on s'entend.

«Les enfants veulent que les abus arrêtent, mais pas la relation avec la personne. Et si on les prive de cette relation, on les oblige à vivre un deuil très important. C'est pour ça qu'au CIASF, on s'occupe de toute la famille.»

***

La CIASF organise jeudi une conférence pour mieux comprendre l'abus sur les enfants. C'est au local D-0443 de l'Université du Québec en Outaouais, à compter de 19h. Plus de détails au www.ciasf.org.

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