L'art de l'exorcisme

«J'ai pris bien mon temps pour creuser. Du... (Martin Roy, LeDroit)

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«J'ai pris bien mon temps pour creuser. Du temps, comme pour l'agression sexuelle qui a duré pendant 24 ans et qui fait un gros trou dans ma vie», raconte Rachelle Lavergne.

Martin Roy, LeDroit

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Moi, c'est le poème qui m'a jeté à terre.

L'auteure y évoque son enfance meurtrie, ces images cauchemardesques imprimées à jamais sur ses pupilles.

«Je revois sans cesse mes petites mains sur le sexe de mes agresseurs, le sperme entre mes cuisses, le sourire de mes toutous pendant l'agression...»

Ça m'a pris à la gorge, tout de suite.

Le CALACS d'Ottawa a organisé une exposition d'oeuvres d'art réalisée par des «survivantes» d'agression sexuelle au Muséoparc de Vanier.

C'est d'ailleurs l'idée des victimes elle-même, cette exposition pour souligner le 20e anniversaire de l'organisme.

Ça donne une petite exposition de rien du tout, installée dans un endroit pas vraiment conçu pour cela, par des artistes qui ne sont pas vraiment des artistes.

On ne parle pas d'oeuvres de Picasso ou de Chagall ici. Le résultat final n'en est pas moins profondément troublant.

Et cela tient à la puissante charge émotive des oeuvres, une vingtaine en tout.

Car ce poème aux mots crus, ces tableaux tourmentés et rougeoyants, cette photo déjantée d'un trou dans un mur, c'est de l'exorcisme bien avant que d'être de l'art.

Quatre-vingts pour cent des femmes qui se présentent au CALACS d'Ottawa ont été victimes d'inceste. Faute de preuves, moins de 10% dénonceront leur agresseur à la police. Et moins de 3% des cas déboucheront sur une enquête...

À défaut de pouvoir se fier sur la justice, les femmes tentent de se libérer du mal par d'autres moyens.

Et l'art est un bon moyen de le faire, d'après Josée Guindon, gestionnaire du CALACS.

«Les survivantes d'agression ssexuelle s'expriment beaucoup par l'art. Comme elles se font dire par leur agresseur de fermer leur gueule, de ne rien dire, il faut généralement que le déblocage se fasse autrement que par la parole...»

D'où l'art, la danse, la musique, le dessin ou la peinture qui permettent d'extraire, à grands coups de pinceaux, le mal incrusté dans la chair.

Il y a aussi, parfois, la poésie.

«Je revois sans cesse mes petites mains...»

---

La photo du trou dans le mur de plâtre, c'est l'oeuvre de Rachelle Lavergne.

Elle m'a dit avoir été victime d'inceste pendant 24 ans. J'ai cru avoir mal compris.

Vous avez bien dit pendant 24 ans, madame?

J'avais bien entendu.

Faut savoir qu'au CALACS, les femmes sont des victimes quand elles cognent à la porte, puis des survivantes à mesure qu'elles tentent de s'en sortir.

L'idée, c'est qu'à la fin, elles redeviennent vivantes, qu'elles retrouvent cette identité dont elles ont été dépossédées à l'enfance.

Rachelle m'a dit que, pour l'instant, elle était une survivante. Qu'elle était encore sensible aux rechutes.

La photo du trou, c'était juste avant sa dernière rechute, juste avant de rentrer à l'hôpital la dernière fois.

Elle a eu cette idée de creuser un trou dans un mur avec de petits outils.

Elle trouvait qu'il y avait quelque chose de destructeur là-dedans, quelque chose en rapport avec la colère.

«J'ai pris bien mon temps pour creuser. Du temps, comme pour l'agression sexuelle qui a duré pendant 24 ans et qui fait un gros trou dans ma vie», raconte-t-elle.

La photo en gros plan montre le trou, avec une lézarde qui zigzague vers le bas.

La forme évoque vaguement un sexe féminin.

Rachelle y voit l'incarnation du mal. «Le fait que le trou qu'on a dans notre corps, c'est de la violence sexuelle», dit-elle, tout simplement.

En tout cas, on ne peut pas manquer la photo de Rachelle. Un trou en gros plan, ça accroche le regard. C'était en plein le but.

«Un trou dans le mur, ça attire le regard. Or en thérapie, l'idée est justement de porter un regard sur ce qu'on ne veut pas voir. Dans une exposition, c'est de forcer le regard du public, de contraindre les autres à regarder ce qu'ils ont ignoré si longtemps.»

«Moi, ça m'a fait du bien d'extérioriser ma souffrance. De dire non seulement que c'est arrivé, mais que ça m'est arrivé à moi», dit-elle.

À elle, à Rachelle Lavergne.

Elle a insisté pour que j'écrive son nom au complet. Une façon pour elle de dire qu'elle redevient vivante.

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