La couleur des rideaux

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Pour me faire plaisir, une amie m'a un jour offert en cadeau un magnifique jeu d'échecs en bois précieux.

Il avait dû lui coûter une fortune. D'ailleurs, l'objet tenait plus du meuble que de l'échiquier. C'était presque une oeuvre d'art.

Mon amie, c'est un détail qui a son importance, ne jouait pas aux échecs. Et elle s'attendait à ce que je prenne le plus grand soin de mon nouvel échiquier.

Vous dire qu'elle a été déçue tiendrait de l'euphémisme.

Parce que moi, qui joue compulsivement aux échecs, j'ai reçu l'objet pour ce qu'il était intrinsèquement: un jeu d'échecs.

Et j'ai joué, et rejoué des parties sur mon nouvel échiquier.

Après une semaine, le jeu était tout égratigné, et les coussins sous les jolies pièces sculptées commençaient déjà à se décoller.

Mon amie était fâchée.

«T'aurais pu faire attention, au prix qu'il m'a coûté!»

Moi qui pensais qu'un jeu d'échecs était fait pour jouer aux échecs.

J'étais bien naïf.

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Pourquoi je vous raconte tout ça?

À cause des consultations publiques sur la future bibliothèque centrale d'Ottawa. Où l'on semble parler de tout... sauf de livres.

Les citoyens veulent un bâtiment signature, avec de grandes baies vitrées, des espaces ouverts, des lounges coussinés...

Et surtout, pas trop de béton! C'est passé de mode, le béton.

C'est dire, certains proposent d'ajouter une buanderie à la future bibliothèque.

Une buanderie! Sans doute pour lire Zola en faisant une petite brassée. Pourquoi pas aussi des cordes à linge entre les étagères? De l'audace, que diable!

On a aussi proposé une cuisine. Excellente idée, une cuisine. Et une petite épicerie juste à côté. Comme ça, on pourra tester sur place les livres de recettes. Ricardo va être content.

Bref, comme toujours dans ce genre de consultations, il me semble qu'on prend bien du temps à discuter de la couleur des tapis. Et si peu des livres eux-mêmes. Ou même du goût de la lecture.

Si peu, également, de l'importance des connaissances en cette époque où les débats publics sont trop souvent dominés par l'émotion plutôt que par la raison.

---

Vous allez me dire: les bibliothèques modernes ne sont plus les entrepôts de livres de jadis.

Ce sont désormais des lieux de rencontre, des milieux de vie, des centres culturels au sein de la cité foisonnante.

Mais oui, je sais tout ça. Je ne suis pas contre. Je n'ai rien contre la beauté. L'architecture fonctionnelle de nos villes ne souffrirait pas d'un peu plus de créativité.

Mais c'est quoi le rapport avec la lecture?

Quand j'étais jeune, j'allais me ravitailler presque chaque jour en romans et en bandes dessinées à la bibliothèque de ma ville natale.

Elle était installée dans un sous-sol d'église. C'était un endroit tout en béton et sans baies vitrées. C'est dire, il n'y avait même pas de buanderie.

J'y allais pour les livres eux-mêmes, pas pour l'originalité des étagères. Et j'y passais des heures à lire dans des lounges même pas coussinés.

Aux consultations sur la future bibliothèque centrale, quelqu'un a dit: «Nous voulons un endroit où les enfants développeront un amour de la lecture.»

Voilà qui nous rapproche du sujet.

Mais je doute que l'étincelle qui provoque le goût de la lecture se produise dans une bibliothèque. Par expérience, je dirais qu'elle s'allume plutôt au coucher. À l'heure où un parent lit pour la millième fois le conte favori de son petit gars ou de sa petite fille. «Mère-grand, comme vous avez de grandes dents...»

Après ça, la couleur des rideaux de la bibliothèque n'a plus aucune espèce d'importance.

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