Il y a grenouille sous roche

Le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue... (Patrick Woodbury, Archives LeDroit)

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Le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue du Canada.

Patrick Woodbury, Archives LeDroit

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C'est évident, il manquait un choix de réponse à ce questionnaire.

Près de 14000 fonctionnaires se disent victimes de discrimination au travail dans le sondage sur la fonction publique fédérale 2014.

Mais le plus intéressant, c'est lorsqu'on leur demande de préciser de quel type de discrimination ils s'estiment victimes.

Le tiers d'entre eux cochent la case: Autre.

Autre?

Alors qu'ils avaient le choix de cocher un des 11 motifs de discrimination reconnus par la Loi canadienne sur les droits de la personne?

En d'autres termes, si ces fonctionnaires ne s'estiment pas victimes de discrimination basée sur la race, l'ethnie, l'âge, le sexe, l'orientation sexuelle, l'état matrimonial, la situation familiale, la déficience ou l'état de personne graciée, il leur reste quoi?

Tout l'intérêt de ce sondage se trouve dans ce qui se cache derrière cet «Autre».

Dans une région comme la nôtre, où il suffit qu'un anglophone se trouve dans la pièce pour que tous les francophones switchent à l'anglais, la réponse coule de source.

On pense tout de suite à la discrimination fondée sur la langue.

Un motif qui n'était pas inclus dans les choix de réponse. Pourquoi au juste?

C'est l'excellente question que pose le reportage de mon collègue Paul Gaboury. Et malgré ses recherches, il n'a pu obtenir de réponse concluante de la part du gouvernement.

Permettez que j'en avance une: si on ne l'a pas demandé, c'est peut-être parce qu'on ne voulait pas le savoir.

La raison est simple. «Si la langue était reconnue comme motif de discrimination dans la fonction publique fédérale, il y aurait sans doute une avalanche de plaintes», estime Pierre Foucher, professeur en droit constitutionnel à l'Université d'Ottawa.

Et voilà.

***

La vérité, c'est que dans notre fonction publique prétendument bilingue, les anglophones ne sont pas à l'aise de travailler en français. Alors que les francophones, qui sont souvent bilingues, ont tendance à favoriser l'anglais s'ils veulent que leur travail soit reconnu à sa juste valeur et ainsi obtenir de l'avancement.

Mais que se passe-t-il si un fonctionnaire francophone persiste à échanger des courriels en français? À s'exprimer dans sa langue durant les réunions? À échanger en français avec son superviseur anglophone? Est-ce que dans des cas pareils, on pourrait assister à des cas de discrimination sur la langue?

Il aurait suffi d'une question dans le sondage pour en avoir une meilleure idée. Mais au secrétariat du Conseil du Trésor, on n'a pas jugé bon de le faire. On se défend en disant que la discrimination sur la langue n'est pas reconnue par la Loi. So what? On parle d'un sondage, pas d'une poursuite devant les tribunaux.

On prétend aussi que le sondage incluait six questions sur les langues officielles. C'est vrai. D'ailleurs, à en croire la compilation, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes au sein de notre fonction publique officiellement bilingue.

On y apprend que de 80 à 90% des fonctionnaires estiment pouvoir communiquer dans la langue de leur choix lorsque vient le temps d'échanger avec un supérieur, d'intervenir lors d'une réunion ou tout simplement d'envoyer un courriel.

Mais c'est de la bouillie pour les chats.

La compilation des résultats met dans le même paquet les réponses des anglophones et des francophones. Si on avait pondéré les résultats selon la langue des répondants, pas sûr qu'on aurait obtenu un portrait aussi jovialiste.

***

L'ancien maire de Gatineau, John Luck, régalait les journalistes avec ses déclarations colorées. «Il y a grenouille sous roche», a-t-il clamé un jour. Les vieux scribes en rient encore dans les salles de rédaction.

N'empêche, on a l'impression que la fameuse grenouille de John Luck se dissimule sous une roche, quelque part dans ce sondage. Et que personne ne veut la voir.

Même le commissariat aux langues officielles, qui aurait tout intérêt à se pencher sur la question de la discrimination par la langue au sein de la fonction publique fédérale, ne semblait pas plus allumé que ça par les résultats de ce sondage.

Pourtant, s'il y a un organisme qui a intérêt à se lancer à la chasse à la grenouille, c'est bien lui. Il y a bel et bien matière à creuser pour comprendre ce qui se cache derrière cet «Autre» coché par 30% des répondants...

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