Un amour qui a survécu à la guerre

Trente ans après leur mariage à Sarajevo, l'amour... (Patrick Woodbury, LeDroit)

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Trente ans après leur mariage à Sarajevo, l'amour entre Bato et Marijana Redzovic est toujours bien vivant. Un amour tout simple, rythmé par la danse et les fleurs. «Chaque jour, c'est la Saint-Valentin pour nous», explique Marijana.

Patrick Woodbury, LeDroit

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Bato, dis-moi, qu'advient-il de la Saint-Valentin quand il y a la guerre? Est-ce que les gens s'embrassent dans l'obscurité du couvre-feu?

Bato Redzovic a souri. L'amour en temps de guerre? Bien sûr qu'il est là. Il devient même vital. Souvent, c'est l'amour de ta femme, l'amour de tes enfants qui te permet de tenir le coup quand le monde autour de toi perd toute trace d'humanité.

Bato, je le connais surtout comme directeur d'Accueil-Parrainage Outaouais, un organisme qui accueille les réfugiés à Gatineau.

Je lui ai téléphoné: «Tu connais quelqu'un qui pourrait me parler de l'amour dans un pays en guerre?

(Silence au bout du fil.)

- Bien... moi. Si tu veux.»

***

C'était en 1994.

Le soldat, même s'il avait plus ou moins l'air d'un soldat, est entré dans l'autobus avec son fusil.

«Est-ce qu'il y a des musulmans ici?» a-t-il lancé à la ronde.

Assis dans l'autobus, Bato est demeuré imperturbable, mais il a senti son coeur s'arrêter de battre.

C'était peut-être le dixième barrage qu'ils traversaient, un autre barrage de fortune sur les routes de la Bosnie en guerre.

La religion qui n'avait aucune importance sous l'ancien régime communiste prenait soudain toute la place depuis l'éclatement de l'ex-Yougoslavie.

En cette époque trouble, les soldats exécutaient des gens, parfois sur le bord de la route, sous prétexte qu'ils priaient le mauvais Dieu.

Le soldat n'avait pas vraiment l'air d'un soldat, mais il tenait un fusil tout ce qu'il y a de plus réel.

«Vos papiers», a-t-il demandé en arrivant à la hauteur de Bato.

Bato a jeté un coup d'oeil affolé à Marijana, assise à ses côtés avec les trois enfants, leur bébé Andréa dans les bras.

Marijana qu'il avait marié 10 ans plus tôt à Sarajevo, en 1984, l'année des Jeux olympiques. Un mariage mixte, comme il s'en trouvait beaucoup dans l'ex-Yougoslavie. Lui, moitié Serbe, moitié musulman. Elle, Serbe catholique d'origine hongroise. Leur différence de religion devenait soudainement une question de vie ou de mort.

«Papiers!» a insisté le garde.

À contrecoeur, Bato a produit ses documents.

Ce n'est pas tant le prénom à consonance serbe de Bato qui pouvait le trahir. Plutôt le nom de son père inscrit sur ses papiers.

Le soldat a accroché tout de suite là-dessus. Son regard s'est durci quand il a compris que Bato était peut-être musulman.

Alors Bato a joué sa dernière carte, il a sorti une autorisation de voyager avec le tampon d'un ministère serbe.

Le soldat a grimacé, contrarié. Les deux documents se contredisaient. Il ne savait plus quoi faire.

Il est sorti de l'autobus avec les papiers.

C'est là que Marijana s'est tourné vers Bato. Elle lui a dit: «Si tu sors de l'autobus, je sors avec toi, je sors avec les enfants.»

Elle a prononcé ces mots sans réfléchir.

Pendant les cinq minutes, les cinq interminables minutes où le soldat est resté dehors, Marijana a répété les mêmes mots à Bato. «Si tu sors, on sort avec toi.»

Même si ça voulait dire qu'elle allait se faire tuer avec lui.

Dans un pays en guerre, c'est la plus grande déclaration d'amour qui soit.

Le soldat les a laissés passer.

***

Une autre fois, c'est un ami de Bato qui a cogné à la porte tard le soir. Dehors, il faisait noir comme dans un four à cause du couvre-feu.

«Là, tout de suite, je peux t'amener à Belgrade. Dans un avion de l'armée. Mais pas ta femme et tes enfants. Ils viendront te rejoindre plus tard.»

Bato a refusé l'offre. Après la guerre, il a entendu des histoires. Des familles qui avaient été séparées sans jamais être réunies de nouveau.

Bato a regardé Marijana, assise à côté de lui, dans le fauteuil en cuir de leur salon à Gatineau.

Toujours ensemble, 30 ans après leur mariage à Sarajevo.

Un amour tout simple, rythmé par les cours de danse qu'ils suivent ensemble. Par les pas de danse qu'ils répètent dans leur salon. Par les fleurs que Bato offre très souvent à Marijana.

«Chaque jour, c'est la Saint-Valentin pour nous», me dit Marijana.

«C'est vrai ça!» confirme Andréa.

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