Le corps du Christ goûtait le chocolat

Violène Gabriel retournera bientôt en Haïti, pour aider... (Martin Roy, LeDroit)

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Violène Gabriel retournera bientôt en Haïti, pour aider les siens.

Martin Roy, LeDroit

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Le plus étonnant, c'est que ce bruit terrifiant semblait provenir du ciel. Comme le grondement d'un avion sur le point de s'écraser.

C'était la terre qui tremblait.

Il était 16h53, le 12 janvier 2010, et le chaos allait être indescriptible.

Quand le séisme a débuté à Port-au-Prince, Violène Gabriel discutait avec des membres de sa famille dans la cour de son cousin, au centre-ville de la métropole haïtienne.

Infirmière à l'Hôpital Élisabeth-Bruyère, elle était arrivée d'Ottawa quelques heures plus tôt.

Elle venait réaliser un vieux projet: l'achat d'une maison de retraite à Arcahaie, en banlieue de la capitale.

Dès son arrivée au Canada en 1976, Violène s'était juré de retourner un jour habiter en Haïti. Le sort a voulu que le jour même où elle devait signer les papiers menant à la réalisation de son rêve, un violent séisme s'abatte sur le pays.

«Pendant qu'on parlait, on a entendu un gros bruit venant du ciel. Je croyais qu'un avion allait tomber. J'ai couru me réfugier dans la maison. J'entendais mon cousin et ma cousine qui disaient: n'entre pas, c'est un tremblement de terre.»

Violène ne s'est jamais rendue à la maison.

Entre la cour et la maison, il y a un réservoir d'eau souterrain fermé par une lourde porte en métal. Une porte si pesante qu'il faut deux personnes pour la soulever. Le tremblement de terre l'a fait sauter d'un seul coup.

Violène a stoppé net. Du réservoir, elle a vu un jet d'eau jaillir, mais à l'ultraralenti, comme dans les films de Lars Von Trier... Les gouttelettes d'eau sont demeurées un long moment suspendues entre ciel et terre, comme insensibles à la gravité.

«La terre tremblait, mais je n'ai pas vécu le tremblement de terre. J'étais ébahie devant le phénomène de cette eau en suspension.»

Quand le grondement a cessé, l'eau s'est répandue d'un coup sur le sol.

«C'était, dit Violène, une expérience mystique».

Après le séisme, il y a eu la poussière. Puis les cris humains.

Des cris à couper le souffle.

Une femme avec les vêtements en feu a traversé la rue et s'est écroulée non loin de Violène.

«Je me suis portée à son secours. Nous avons éteint le feu avec un drap. C'était affreux. Elle était gravement brûlée, ses cheveux étaient comme du caoutchouc. Nous avons arrêté une voiture pour demander à la personne de la conduire à l'hôpital...

Et?

«Et rien. Il n'y avait plus d'hôpital, plus de route. Je n'ai jamais connu son sort. Mais je n'ai jamais oublié cette femme. Je la porte dans mon coeur.»

Il y a eu 230000 morts à Port-au-Prince.

Tellement de morts qu'il a fallu les empiler, à la va-vite, dans des fosses communes. Au sein de la diaspora haïtienne, chacun a perdu un parent, un ami, un collègue.

Quant aux infrastructures, elles ont démontré leur fragilité. Le palais, les édifices publics, les écoles, mal construits, se sont effondrés les uns après les autres.

Cinq ans après le séisme, les ruines ont été nettoyées. Mais il reste le traumatisme.

Violène n'a jamais remis en question son rêve de retourner pour de bon à Port-au-Prince. Elle n'a pas peur, pas du tout.

Elle a finalement acheté la maison de ses rêves au bord de la mer. Une demeure toute simple, fabriquée à même la pierre du pays.

Lorsqu'elle y retournera, très bientôt, ce ne sera pas seulement pour y couler des jours paisibles. Mais pour aider les siens.

Elle veut enseigner aux femmes à se mobiliser, à s'organiser. Aux enfants, elle transmettrait son amour de la couture.

«Le Canada fait partie de moi. Mais j'ai Haïti dans les entrailles. Actuellement, je peux faire une plus grande différence à Haïti qu'ici.»

---

Un flash pour terminer.

C'était deux jours après le séisme.

Ils étaient 13 à coucher à la belle étoile dans la cour du cousin, à Port-au-Prince. Ils n'arrivaient pas à dormir à cause des secousses sismiques qui continuaient d'ébranler le sol.

Et ils avaient faim.

Dans sa sacoche, Violène avait amené trois barres de chocolat Toblerone du Canada. Du chocolat blanc, son péché mignon.

Elle a lancé à la ronde: Qui veut le corps du Christ?

Les gens ont ri. Ils ont tous dit oui, sauf un vieux monsieur qui aurait préféré de la soupe.

Elle a sorti le chocolat, l'a coupé en petites hosties, avant de les distribuer à la ronde.

Cette nuit-là, le corps du Christ goûtait le chocolat.

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