L'arme de guerre contre le crayon

Charb... (Photo: Michel Euler, AP)

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Charb

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De toutes les caricatures publiées hier pour dénoncer l'attentat contre le Charlie Hebdo, j'ai un faible pour le dessin de David Pope, du Canberra Times.

On y voit un terroriste masqué, la mitraillette encore fumante entre les mains, contemplant sa victime, un caricaturiste effondré dans un bain de sang. «He drew first!» s'écrie le terroriste comme pour invoquer la légitime défense.

Voilà un dessin qui dit tout. À commencer par le déséquilibre des forces en présence lors de l'attentat de Paris: l'arme de guerre contre le crayon. Un duel bien inégal.

Au corps à corps, la mitraillette gagne à tous les coups.

C'est d'ailleurs l'un des premiers réflexes à la tuerie d'hier. Comment peut-on tuer de manière aussi violente et gratuite des hommes dont le métier consiste essentiellement à illustrer les travers de notre monde par le dessin? Oui, ils peuvent être irrévérencieux, provocateurs, grossiers. Mais on ne tire pas ainsi sur le fou du roi.

En même temps, la violence de l'attaque donne toute la mesure de ce que la liberté d'expression et la liberté de presse représentent comme menace pour des extrémistes qui misent sur l'ignorance pour asservir les peuples. À leurs yeux, un crayon bien acéré est, de toute évidence, une arme redoutable.

C'est d'autant plus vrai dans le cas de Charlie Hebdo, une publication passée maître dans l'art de la satire et de la provocation. L'hebdo refuse de concéder quoi que ce soit à l'autocensure. Il revendique le pouvoir de rire de tout. Y compris de Dieu. Y compris de l'extrémisme religieux qui était devenu, depuis le 11 septembre 2001, une cible régulière.

Assassiné hier, le directeur Stéphane Charbonnier (Charb), aura été provocateur jusqu'à la fin. Son dernier dessin, publié dans le Charlie Hebdo de la semaine, rappelait qu'il n'y avait pas encore eu d'attentats en France (contrairement au Canada et à l'Australie). Son dessin représente un islamiste armé d'une kalashnikov qui y va d'un sinistre avertissement: «On a jusqu'à la fin janvier pour présenter ses voeux», rappelle-t-il.

Sur les médias sociaux, il s'en trouvait pour dire que Charlie Hebdo a couru à sa perte en provoquant à répétition la colère des islamistes radicaux. L'édifice de la rédaction jouissait d'ailleurs d'une protection policière, tout comme Charb, qui figurait personnellement sur la liste des cibles à abattre par les extrémistes.

Comme après la publication des tristement célèbres caricatures de Mahomet en 2006, on verra sans doute ressurgir au cours des prochains jours un débat sur les limites de la liberté d'expression. Il s'en trouvera pour dire que cette liberté ne justifie pas la provocation gratuite.

Là-dessus, je noterai seulement que les limites du tolérable changent au gré des nations et des époques.

D'ailleurs, il était ironique de voir le gouvernement français se porter hier à la défense de Charlie Hebdo, une publication frappée d'interdit et de censure par les mêmes autorités à une époque où ses positions anticléricales déplaisaient au pouvoir en place.

"*

Dans la salle de rédaction du Droit, on s'est tous sentis interpellés par les événements d'hier.

Ce sont nos collègues, nos confrères, nos consoeurs qui ont été attaqués de l'autre côté de l'Atlantique, alors qu'ils tenaient leur réunion de production hebdomadaire.

Pour la presse mondiale, cet attentat est un peu le 11 septembre de la liberté d'expression, même si les comparaisons de ce genre sont toujours délicates.

En tweetant que «nous sommes tous des victimes potentielles», le commentateur politique Jean Lapierre a résumé le sentiment de plusieurs.

La tragédie de Paris était d'autant plus difficile à vivre au Droit que notre caricaturiste Guy Badeaux connaissait personnellement les quatre dessinateurs tués lors de l'attaque.

L'assassinat de Tignous, un ami personnel, l'a particulièrement affecté.

La réaction de Bado a été admirable. Comme les autres membres de sa confrérie, il a répondu en faisant ce qu'il fait de mieux. Il a pris son crayon pour dénoncer le sort de ses compères disparus.

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