Le regard de la proie

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J'ai compris aux regards furtifs qu'elle lançait par-dessus son épaule que je lui faisais peur.

C'était par un soir d'automne, il n'y a pas si longtemps, je marchais pour me rendre de ma voiture jusqu'à un club de squash d'Ottawa.

Il me fallait traverser un parc parcouru de sentiers mal éclairés. Juste devant moi, il y avait cette femme qui marchait. Une silhouette sombre, la tête enveloppée dans un foulard, qui avançait à petites foulées rapides.

Je marchais moi-même d'un bon pas et, bien vite, je l'ai presque rattrapée.

J'ai senti le moment où elle m'a repéré du coin de l'oeil. Le moment où elle a compris que quelqu'un la suivait

Le moment où elle a commencé à me surveiller. Tout à coup, j'ai pris conscience de ce que je représentais pour cette inconnue.

Un prédateur potentiel.

On parle beaucoup de l'héritage de la tuerie de Polytechnique, de la nécessité de ne pas oublier.

Le fait est que, pour les femmes, c'est impossible d'oublier. Parce que Polytechnique n'a été ni le début ni la fin de quelque chose.

Depuis il y a eu Ardeth Wood, Valérie Leblanc et d'innombrables femmes victimes de la violence des hommes.

La violence faite aux femmes parce qu'elles sont femmes est une réalité quotidienne.

Pas plus tard que la semaine dernière, une jeune femme de 23 ans a été sauvagement battue sur un sentier du sud-est d'Ottawa.

Une amie me confiait qu'elle a toujours peur d'être suivie lorsqu'elle marche seule le soir. Une autre garde une clef tendue entre les doigts, prête à darder un éventuel agresseur.

Je connais des sportives qui évitent des sentiers du parc de la Gatineau depuis que des agressions s'y sont produites.

***

«D'une certaine manière, les victimes de Polytechnique nous ont forcés à repenser la manière dont nous agissons en société.»

L'ancien chef de la police de Montréal, Jacques Duchesneau, était l'officier responsable des opérations le jour de la tuerie du 6 décembre 1989.

Il a raison : des tragédies comme la Polytechnique, ou plus récemment comme l'affaire Jian Ghomeshi, nous forcent à nous remettre en question.

Nous, les hommes.

Quand j'ai pris conscience que je faisais peur à cette inconnue dans le parc, je me suis senti impuissant.

J'ai eu envie de la rassurer, mais que pouvais-je faire ?

Si je lui adressais la parole, je risquais de l'effrayer encore plus. Si j'accélérais le pas, elle allait croire à une agression imminente. Si je ralentissais, elle s'imaginerait un traquenard.

Alors je n'ai rien fait d'autre que de continuer à marcher. Quand je l'ai dépassée, j'ai croisé son regard.

Le regard de la proie.

Je me suis demandé si, dans son poing fermé, elle pointait ses clefs comme une arme.

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