De la mort et des miracles

Psychologue humanitaire, Reine Lebel revient tout juste de... (Courtoisie)

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Psychologue humanitaire, Reine Lebel revient tout juste de son deuxième séjour en Guinée, dans le cadre d'une mission de Médecins sans frontières. On la voit ici en compagnie de Diarra, un médecin.

Courtoisie

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Alors que l'Amérique vivait dans la psychose collective de l'Ebola, Reine Lebel travaillait au coeur même de l'épidémie en Guinée.

Six semaines à côtoyer des malades, à leur remonter le moral. Parfois revêtue d'une grosse combinaison d'astronaute, parfois protégée d'un simple masque, mais toujours à distance sécuritaire des patients.

La psychologue humanitaire revient tout juste de son deuxième séjour en Guinée, dans le cadre d'une mission de Médecins sans frontières (MSF). Elle y dirigeait une équipe de conseillers psychosociaux qui apportaient du soutien aux familles victimes de la maladie.

Depuis quelques jours, Mme Lebel est de retour chez elle dans le Pontiac, après la période de surveillance obligatoire de 21 jours. Une période qu'elle a choisi de passer en Europe plutôt qu'au Canada. Ici, elle craignait de se retrouver en quarantaine en raison du climat de panique ambiant...

Bref, je l'ai rencontrée hier matin dans un café d'Aylmer.

En pleine santé. Après un mois et demi à côtoyer l'Ebola, elle n'a jamais ressenti de symptôme. Tant pis pour la psychose collective!

Je dis que Mme Lebel est de retour, mais le mot retour ne s'applique pas vraiment à cette infatigable aventurière. C'est à peine croyable, mais elle a plus de 60 ans.

Et voilà presque 15 ans qu'elle roule sa bosse d'une guerre à l'autre, d'une catastrophe humanitaire à l'autre, partie six mois par année pour le compte de MSF ou d'une autre organisation internationale.

Je la dis de retour, mais on ne revient jamais d'un endroit pareil.

Une partie de son esprit est toujours avec sa «famille guinéenne», au centre de traitement de l'Ebola à Guéckedou.

L'épicentre de l'épidémie.

Quand elle y est retournée en septembre, Reine Lebel a trouvé le personnel local complètement épuisé.

Conçu pour recevoir 25 patients, le centre en avait accueilli jusqu'à 110 en août.

Les nouveaux malades arrivaient à un rythme effarant, parfois jusqu'à 12 par jour.

Vous l'avez sans doute entendue dans les médias, Mme Lebel regrette la faible mobilisation de la communauté internationale dans la lutte contre l'Ebola.

C'est qu'elle était bien placée pour en mesurer les effets dramatiques, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique.

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Le plus dur, c'était le matin.

La première chose qu'on faisait à l'aube, raconte Mme Lebel, c'était le bilan des nouveaux malades arrivés par ambulance.

Puis le décompte des morts.

Le taux de mortalité variait entre 38 et 90%. Les jeunes enfants, entre autres, mourraient comme des mouches.

Jour après jour, des membres de l'équipe de Mme Lebel avaient comme tâche de téléphoner aux familles. Pour leur annoncer le décès d'un proche, pour organiser un enterrement, tout ça dans le contexte d'une communauté nourrie par la peur et hostile, au début, à l'action de MSF.

Un travail démoralisant au possible s'il n'y avait eu, aussi, de petits miracles.

On s'imagine un centre de traitement de l'Ebola comme un mouroir. Mais ce n'est pas tout à fait ça.

Il y avait cette cour extérieure, délimitée par une clôture orange. Les patients assez en forme allaient s'y asseoir pour prendre l'air.

Pour Reine c'était plus facile. En autant qu'elle demeure derrière la clôture, elle pouvait leur parler sans revêtir son habit de cosmonaute.

«On faisait des blagues avec eux pour leur remonter le moral. Aux enfants, on donnait des jouets, des poupées, de petits tableaux.»

C'était de la médecine de guerre, avec tout ce que ça implique de décisions immédiates, de moyens de fortune...

«Mais il y avait quelque chose de zen dans notre travail. Il nous fallait travailler avec précaution, sans précipiter nos gestes, pour ne pas être infecté», raconte Mme Lebel.

Plusieurs malades ont marqué Reine. Elle m'a parlé de ceux qui ont survécu. De Maurice, entre autres.

Maurice qui avait décidé de se laisser mourir. Maurice qui préférait rester sous la tente plutôt que de sortir au soleil. Quand Reine passait dans la cour et voyait que Maurice était resté sous la tente, elle avisait qu'elle allait repasser le voir l'après-midi.

Et elle repassait voir Maurice. Et Maurice a survécu.

Quand un patient sort guéri du centre, tout le monde danse. On lui donne de nouveaux vêtements et des cadeaux.

Pour célébrer la victoire.

Il y avait la mort, mais aussi de petits miracles.

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