Souvenirs de soldats

Le président français François Hollande a remis la... (La Presse Canadienne)

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Le président français François Hollande a remis la Légion d'honneur à six vétérans de la Seconde Guerre mondiale, dont Wilfrid Paquette (au centre) et James Moffat (à droite).

La Presse Canadienne

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Quand le président français François Hollande a pénétré dans le grand hall de Rideau Hall pour leur remettre la Légion d'honneur, les six vétérans de la Seconde Guerre mondiale se sont levés d'un geste mal assuré. Tous sauf Wilfrid Paquette, un petit bout de monsieur presque chauve, qui est resté recroquevillé dans sa chaise roulante.

C'est qu'ils sont rendus vieux, nos héros de 1939-1945. Mais comme chaque fois que j'ai l'occasion de les interviewer, je suis frappé par le même prodige. Si leur corps accuse le poids de l'âge, leurs souvenirs n'ont pas vieilli d'une seconde. Des hommes ordinaires marqués à jamais par une époque extraordinaire.

Chaque fois, je me dis que c'est peut-être la dernière fois que j'ai l'occasion de parler à un de ces vétérans. Et ce n'est pas chose aisée que de leur extirper quelques souvenirs. La plupart ne se livrent pas facilement. Peut-être parce qu'ils en ont marre de raconter la même histoire pour la dix millième fois. Peut-être aussi parce qu'il leur est toujours aussi douloureux de les évoquer.

La cérémonie avait lieu la semaine dernière. Après, j'ai demandé à parler à Wilfrid Paquette. Le Gatinois est arrivé dans sa chaise roulante, poussé par son gendre. J'ai dû tendre l'oreille pour saisir ce qu'il me disait au travers d'une élocution difficile.

Après un moment, comme toujours, le miracle s'est produit. À mesure qu'il parlait, le vieil homme devant moi s'est effacé pour céder la place à des images d'une autre époque.

"*

Wilfrid Paquette n'aime pas parler du jour où il a été fait prisonnier par les Allemands. Même aujourd'hui, 70 ans après les faits, il évoque cet épisode avec une immense tristesse.

À l'époque, M. Paquette était un jeune et vigoureux soldat. Il appartenait à un commando d'élite. Une unité qui semait la mort et la terreur dans le camp ennemi. Les Allemands avaient surnommé son détachement la «Brigade du diable».

L'unité a combattu dans les pires conditions en Italie et en France avant d'être démantelée en raison de ses pertes effarantes.

En août 1944, quelques semaines après le Jour J en Normandie, M. Paquette est débarqué aux îles d'Hyères, en Provence, pour libérer le sud de la France. Il a remonté la Côte d'Azur, libérant avec sa troupe des villages qu'il n'a jamais oubliés: Grasse, Vence, Drap, L'Escarène, Menton...

Et vous avez été fait prisonnier, M. Paquette?

Le vieillard s'est tassé dans sa chaise. «Oui. C'est parce qu'il y a eu une erreur», a-t-il murmuré.

Il menait alors un peloton chargé d'une mission délicate. «On a été envoyé faire sauter un pont. Et on l'a fait sauter, ce pont. Mais mon caporal a coupé une fuse et... il l'a coupée trop courte. Quand on a reviré de bord pour s'en retourner à nos postes, le pont a explosé trop vite.»

À ce moment du récit, les mots s'entremêlent dans sa gorge, les larmes lui montent aux yeux: «C'est mon plus gros chagrin de l'affaire. Quand vous voyez quelqu'un mourir à côté de vous, c'est pas drôle. C'est pas mal tout ce que je peux dire. C'est mon histoire.»

On a jasé encore un peu, mais je sentais bien que M. Paquette n'avait plus trop le goût de parler de tout ça.

Ensuite, j'ai accroché James Moffat, un vieux soldat de 90 ans.

Il était avec une de ses filles, la Légion d'honneur épinglée à son veston. Je lui ai demandé comment il se sentait. «Au septième ciel», a-t-il dit.

Justement, il était mitrailleur sur un bombardier quadrimoteur, un Halifax.

Au retour d'une mission au-dessus de l'Allemagne, son avion a percuté un autre avion allié. Dans ses écouteurs, M. Moffat a entendu le pilote crier: «What the hell!» Puis il y a eu un épouvantable craquement. Il s'est levé de son siège. L'avion semblait voler normalement. Il s'est rassis avant de réaliser ce qui clochait: le silence. Les moteurs ne tournaient plus. Il a pris son parachute et sauté.

«Ils étaient sept dans l'autre avion, huit dans le mien. Je suis le seul à avoir survécu.»

M. Moffat a secoué doucement la tête.

Perdu dans ses souvenirs.

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