La Gatinoise venue de loin

La conseillère municipale de Gatineau, Mireille Apollon, avait... (Patrick Woodbury, Le Droit)

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La conseillère municipale de Gatineau, Mireille Apollon, avait 13 ans quand elle a quitté Haïti, son pays natal.

Patrick Woodbury, Le Droit

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CHRONIQUE - LES GRANDES ENTREVUES / «Mes parents ont posé le plus grand geste d'amour qui peut être posé envers un enfant. Celui d'accepter de s'en séparer. »

La conseillère municipale de Gatineau, Mireille Apollon, avait 13 ans quand elle a quitté Haïti, son pays natal. Elle a quitté seule. Seule au monde. Seule à bord d'un Boeing qui allait l'emmener au Québec, loin de l'enfer qu'était devenue sa patrie.

C'était en 1960. Trois ans plus tôt, François Duvalier - alias Papa Doc - avait remporté les élections à Haïti grâce à l'appui de l'armée. Il avait alors mis en place sa milice privée, les Volontaires de la Sécurité Nationale, mieux connus comme les tontons macoutes. Un véritable commando de la mort qui allait terroriser le peuple haïtien. Massacres, exécutions sommaires, pillages et viols étaient devenus le quotidien du pays.

« Tout le monde avait peur, se souvient Mireille Apollon. C'était la grande noirceur qui commençait et la crainte s'était installée partout au pays. Je me rappelle qu'on entrait des roches dans la maison, le soir venu, au cas où nous étions attaqués pendant la nuit. On n'avait pas d'armes. Mais on savait où se trouvaient les couteaux de cuisine dans la maison. On entendait des histoires d'amies qui avaient été violentées, kidnappées, violées. Et mes parents savaient que j'étais en danger, comme toutes les jeunes filles étaient en danger. Et mes parents savaient que je ne devais pas rester. Ils ont alors fait le sacrifice ultime. Pour ma sécurité, ils m'ont envoyée à l'étranger », ajoute celle qui était fille unique.

La jeune adolescente s'est retrouvée à Chambly, en Montérégie, dans un pensionnat dirigé par des religieuses. Elle était dépaysée, il va sans dire, mais aussi habitée par un profond sentiment de sécurité et de bien-être.

« J'étais tout le temps en milieu sécurisé, se rappelle Mme Apollon. Et le fait que j'étais une jeune fille de 13 ans seule a énormément aidé à mon intégration au Québec. Parce que tout le monde m'avait adoptée. Et souvent, les religieuses s'arrangeaient pour que j'aille passer une fin de semaine chez une collègue de classe. Et c'est comme ça que j'ai appris à apprécier les coutumes et la nourriture canadienne comme le pâté chinois, le spaghetti italien et la pizza, lance-t-elle en riant. J'apprenais tout ce que je pouvais apprendre. Aller à la pêche, aller dans le bois, j'apprenais tout. Et j'étais heureuse. Et quand j'ai fait mes études universitaires (à l'Université Laval, à Québec), j'habitais dans un pensionnat des Soeurs grises. Donc j'étais tout le temps en milieu sécuritaire. »

Mireille Apollon a revu son père à quelques occasions après son départ d'Haïti. Ce dernier a immigré à New York, quelque temps après le départ de sa fille, pour échapper lui aussi au régime dictatorial de Duvalier. Mais ce n'est pas avant l'âge de 22 ans, neuf ans après son exil obligé d'Haïti, que Mirelle Apollon a revu sa mère pour la première fois.

« Ma mère est venue à mon mariage en 1969, dit-elle. Puis elle est revenue s'installer au Québec avec moi quand j'ai eu ma première fille. Mes parents étaient alors séparés et mon père a passé le reste de sa vie à New York », ajoute la mère de deux filles et grand-mère de quatre petits-enfants.

Mireille Apollon a fait carrière comme enseignante de mathématiques au début des années 1970. Elle a ensuite été amenée à former de futurs professeurs au Gabon, en Afique, où elle s'est installée avec son mari, ses enfants et sa mère. C'est là qu'elle a eu la piqûre pour le développement international. Elle est revenue au Québec pour compléter une maîtrise en administration publique dans le but de travailler au sein de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). Ce qu'elle a fait avant de se joindre au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international. Elle et sa famille se sont établies à Gatineau en 1982.

« J'ai occupé plusieurs postes à l'étranger, dit-elle. Au Gabon, au Sénégal, en Tunisie et à Haïti. J'ai été longtemps portée par le rêve de retourner travailler dans mon pays. Et j'ai pu le réaliser. » 

Une fois à la retraite du gouvernement fédéral, Mireille Apollon s'est lancée en politique municipale, en 2009, au sein de l'équipe d'Action Gatineau, et elle a élue conseillère du district de l'Orée-du-Parc. Elle complète cette année son deuxième mandat et elle n'en sollicitera pas un troisième. « Je veux passer plus de temps auprès de mes petits-enfants, explique-t-elle. Je suis très attachée à ma famille et je veux les voir grandir. »

Elle aura été une conseillère municipale plutôt discrète durant ses huit années à la table du conseil. Rares sont les fois qu'elle a défrayé les manchettes. Mais Mireille Apollon aura laissé sa marque au sein des organismes communautaires de Gatineau, notamment parmi ceux voués à l'intégration des familles immigrantes. Elle a d'ailleurs reçu l'Ordre de Gatineau en 2008 pour ses accomplissements dans les actions de rapprochement en matière de diversité culturelle. Et le Réseau des femmes d'affaires et professionnelles de l'Outaouais lui a décerné le Prix de l'excellence en février 2009.

Et c'est ici, à Gatineau, que Mireille Apollon compte profiter de sa retraite. Le Québec est maintenant son chez-soi.

« Je suis arrivée ici en 1960, dit-elle. J'ai vécu la Révolution tranquille. Et je trouvais fascinante cette appropriation des Québécois de leur pays. On parlait d'indépendance, de conquête du pouvoir économique, de prépondérance du français. J'aimais ce qui se passait au Québec. J'arrivais d'un pays soumis à une dictature. Mais ici, on pouvait s'exprimer librement et une sécurité régnait malgré cette effervescence intellectuelle. Et les artistes - Gilles Vigneault entre autres - s'exprimaient dans leurs chansons. J'étais en amour avec le Québec et avec les Québécois. Et je le suis toujours. Les gens d'ici m'ont appris à aimer leur pays. Et c'est aujourd'hui mon pays.

- Vous voulez dire votre province, que je lui lance en souriant.

- Ah, vous savez... mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'hiver ! », répond-elle d'un éclat de rire.




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