La dernière chanson de Paul Demers

« J'ai toujours eu de la chance dans mes... (Etienne Ranger, LeDroit)

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« J'ai toujours eu de la chance dans mes malchances », affirme Paul en regardant « sa » Sylvie, les yeux pleins d'amour.

Etienne Ranger, LeDroit

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LA GRANDE ENTREVUE / La nouvelle mise en ligne le week-end dernier par Radio-Canada a secoué et bouleversé la communauté franco-ontarienne. De Windsor à Hearst, en passant par Penetanguishene et Orléans avec l'accent mis « là où il le faut »... tout le monde a eu le coeur gros.

Les jours de mon ami Paul Demers sont comptés.

Diagnostiqué avec un cancer des poumons en janvier dernier, les médecins lui ont dit qu'il ne lui restait plus qu'un an à vivre. « Plus ou moins un an, précise-t-il. Moins que deux, ça, c'est sûr. C'est mon troisième cancer. Et strike three, you're out», lance-t-il en riant.

Paul Demers est serein. Et il est bien. Une équipe d'infirmières en soins palliatifs le visitent régulièrement et il se repose chez lui, à Orléans, dans son salon transformé en chambre à coucher. Mais avec son studio maison et sa guitare pas très loin, dans le coin de la pièce. Comme quoi la musique l'accompagnera et sera à ses côtés jusqu'à la fin. Et bien au-delà...

L'auteur-compositeur-interprète lègue aux Franco-Ontariens leur hymne, la chanson Notre Place. Celle qu'il a écrite il y a plus de 25 ans pour célébrer l'adoption de la Loi 8 sur les services en français en Ontario. Et qui a pris tout son sens lors du grand rassemblement du 22 mars 1997 à Ottawa pour sauver l'Hôpital Montfort d'une fermeture annoncée. « C'est comme si le peuple se l'est appropriée cette journée-là à Ottawa, dit-il. Et elle est devenue un symbole encore plus grand. »

Mais l'oeuvre de Paul Demers ne s'arrête pas à cet « hymne aux Francos », bien entendu. Sa carrière s'étend sur plus de 35 ans et sa musique et ses nombreuses chansons ont raisonné en France, en Acadie, au Québec, en Louisiane, dans l'Ouest canadien et, bien entendu, aux quatre coins de l'Ontario.

Un parcours assez spectaculaire, voire incroyable, quand on sait que ce Gatinois de naissance et Franco-Ontarien d'adoption qui a célébré ses 60 ans en janvier dernier lutte contre le satané cancer depuis l'âge de 25 ans. Ce fut d'abord la maladie de Hodgkin, en 1981. Puis le cancer a récidivé cinq ans plus tard, nécessitant un deuxième round de traitements, en plus d'une greffe de moelle osseuse cette fois-là. « Tous ces traitements m'ont magané, m'a confié Paul Demers dans une entrevue réalisée en janvier 2010. Je suis fragile. Et le cancer pourrait récidiver à tout moment. »

Et ce moment est malheureusement venu. Et cette fois-ci, le cancer est impitoyable et incurable.

« Mais je suis en paix avec ça, dit-il. Je me suis battu toute ma vie contre cette maladie. Quand ça fait trois fois et que t'es rendu à 60 ans, veux-tu vraiment revivre cette bataille une autre fois ? Non merci. J'ai déjà donné. J'aurai quand même gagné 30 ans sur le premier. Et j'aurai gagné deux batailles sur trois, ce n'est pas si mal. Par contre, j'aurais dû arrêter après deux ! » lance-t-il en s'esclaffant. 

Paul Demers n'a rien perdu de son sens de l'humour qui est, en fait, plus aiguisé que jamais. Comme quoi rire lui fait du bien. Mais a-t-il peur de la mort ?

« Non, répond-il sans même y penser deux fois. Je ne m'inquiète pas pour l'autre bord. J'apprécie ce que j'ai déjà ici. Je reçois beaucoup de témoignages depuis que la nouvelle est sortie, des témoignages de ce que j'ai été pour les gens dans ma vie. Je réalise que j'ai touché bien du monde, et ça me donne de l'énergie. Donc je fais le plein d'amour sur ce bord-ci. » 

« Je regarde ce que j'ai fait avec ce que j'avais et je suis en paix avec ça, ajoute-t-il. J'ai des problèmes de santé depuis l'âge de 25 ans. Et malgré tout ça, je n'ai jamais lâché. Je m'attendais à ce que le cancer revienne un jour. Mais pas là. On venait juste de se trouver. » 

Il parle de sa conjointe Sylvie Chalifoux. Celle qu'il fréquente depuis plus de six ans et qui est devenue Sylvie Demers, son épouse, en mai dernier.

« Un beau mariage, dit-elle. Une journée inoubliable avec beaucoup d'amour et plein de tendresse dans l'air. Paul et moi sommes ensemble depuis six ans et nous voulions nous marier. Et quand le diagnostic est tombé en janvier dernier, on a décidé de s'unir en mai en se disant que notre engagement envers l'un et l'autre serait encore plus suprême. »

« J'ai toujours eu de la chance dans mes malchances, de lancer Paul en regardant "sa" Sylvie, les yeux pleins d'amour, de tendresse et de gratitude. Sylvie a pris un congé à long terme de son emploi pour prendre soin de moi. Je suis chanceux. Elle était en connaissance de cause quand on a commencé à se fréquenter, il y a six ans. Et elle a du mérite aujourd'hui d'endurer tout ça. J'ai marié un ange. »

« Paul me disait souvent : "je ne sais pas combien de temps il me reste", de reprendre Sylvie. Mais j'étais prête à être avec lui, peu importe le temps qu'il nous restait. Et je serai toujours avec lui. »

Paul Demers a écrit le texte d'une dernière chanson il y a quelques jours. Une toute dernière chanson pour « sa » Sylvie.

Un dernier mot d'amour qui se termine comme suit :

« Je te cède nos vies,

Prends-en bien soin,

Et je ne serai pas loin... »

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