Le vieux rêve d'une ex-juge

«Je n'oublierai jamais tous les procès où il... (Patrick Woodbury, LeDroit)

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«Je n'oublierai jamais tous les procès où il y a eu des personnes extrêmement vulnérables qui ont été victimes. Peu importe son statut, on est tous humains», explique l'ex-juge Nicole Gibeault.

Patrick Woodbury, LeDroit

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CHRONIQUE / En 1991, Nicole Gibeault, 62 ans, a été la première femme nommée juge en Outaouais - «toutes juridictions confondues», précisera-t-elle.

Elle a siégé à la Cour du Québec pendant 22 ans, avant d'accrocher sa toge pour toujours en avril 2014.

Et maintenant qu'elle n'a plus le devoir de réserve qu'ont les juges, les médias québécois se l'arrachent. On la voit et on l'entend commenter régulièrement les causes judiciaires les plus médiatisées au Québec sur les ondes de TVA et de Cogeco, pour ne nommer que ces deux réseaux.

Et ça fait bien son affaire, elle qui avoue que d'être analyste judiciaire dans les médias est un vieux rêve qu'elle réalise enfin.

Originaire de Hull, Nicole Gibeault est la petite-fille de l'ancien maire de cette ville et député fédéral pendant plus de 16 ans, Alexis Caron.

LeDroit l'a rencontrée.

***

LeDROIT: Comme première femme nommée juge en Outaouais, on peut dire que vous êtes une pionnière dans le domaine. Mais est-ce que ce fut difficile de prendre votre place dans ce qui était à l'époque «un monde d'hommes»?

NICOLE GIBEAULT: Il faut dire que, comme avocate, j'étais déjà habituée à ce milieu d'hommes. Mais j'ai dû jouer du coude et je n'ai pas eu de difficulté à faire ma place. Je n'ai jamais senti de discrimination ou entendu de commentaires discriminatoires. Bien que la toute première fois que j'ai siégé, je ne suis pas arrivée sur le banc à l'heure pile. Il y a parfois de petits délais dans une cause. Et j'ai entendu par la suite quelqu'un dire: «On sait bien, elle est en retard parce qu'elle n'a pas fini de mettre son rouge à lèvres.» J'en ai ri. Ça ne m'a pas insultée du tout. Des commentaires de ce genre ne m'atteignaient pas. Pas dans le rôle que je jouais.

LD: Vous avez entendu des centaines de procès durant votre carrière de juge. Y en a-t-il un de plus mémorable que les autres, de plus marquant?

NG: Il n'y en a pas un en particulier. Mais je n'oublierai jamais tous les procès où il y a eu des personnes extrêmement vulnérables qui ont été victimes. Peu importe son statut, on est tous humains. Et c'est impossible de ne pas être touché par certaines choses. Et je ne me cache pas pour dire que j'ai été extrêmement éprouvée par certains actes qui dépassent l'entendement commis sur des enfants, des adolescents et des personnes âgées. J'ai eu plein d'émotions que je réservais pour moi-même dans mon bureau, parce qu'on ne peut pas partager nos émotions sur le banc. Mais la vulnérabilité et l'innocence de certaines victimes m'atteignaient beaucoup comme juge.

LD: En novembre dernier, le juge Pierre Chevalier - qui a récemment pris sa retraite - a qualifié publiquement les lois sur la marijuana de «désuètes et ridicules». Approuvez-vous sa sortie? Et êtes-vous d'accord avec lui en ce qui a trait aux lois sur le cannabis?

NG: [Sa déclaration] fait bien l'affaire de bien des gens. Ça colle à la réalité que certains veulent bien entendre présentement. Sauf que lorsqu'on a prêté le serment d'être juge, on a également un code de déontologie. On a un devoir de réserve. C'est là où j'ai de sérieux problèmes. On rend une décision sur le droit, même si on est très conscient de la réalité sociale. Mais on n'a pas à en discuter sur la place publique. C'est fondamental. On n'a pas à commenter le pouvoir législatif. Et lorsqu'on veut le faire, on accroche sa toge. Comme je l'ai fait. En ce qui a trait à la légalisation de la marijuana, on n'a pas tous les tenants et aboutissants de cette législation potentielle. Et avant de voir tous les tenants et les aboutissants d'une loi potentielle, je me réserve. Analysons d'abord la situation d'une façon globale, écoutons les deux côtés de la médaille, et là on verra. Et je vais laisser les politiciens faire leur job.

LD: Vous avez déjà dit à mon collègue Louis-Denis Ebacher que d'être analyste judiciaire dans les médias était un vieux rêve que vous vouliez réaliser depuis longtemps. Pourquoi?

NG: En effet, c'est un rêve que j'entretenais depuis plusieurs années. Quand j'étais juge, je lisais les journaux et j'entendais les commentaires, comme tout le monde. Et je savais que je n'avais aucunement le droit d'expliquer quoi que ce soit. Que ce soit une de mes décisions comme juge ou de ceux de l'institution, je savais que je ne pouvais pas. Et ça me picotait parce que je ne pouvais concevoir qu'on ne pouvait pas expliquer (les choses) plus clairement.

LD: Est-ce que vos opinions envers les journalistes ont changé maintenant que vous êtes juge à la retraite et de ce côté-ci de la clôture?

NG: Oui, beaucoup. Quand on est juge, on ne discute pas avec les journalistes. Et en l'absence de discussions, souvent on ne comprend pas comment ces gens fonctionnent. Mais maintenant, pour les avoir côtoyés d'une façon journalière depuis les deux dernières années, j'ai vu avec quel professionnalisme on veut donner et acheminer la nouvelle. Tout en comprenant qu'une nouvelle, c'est une nouvelle. Et que leur job est de faire de la nouvelle.

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