Il ne l'a pas voulu ainsi. Mais en août 2000, quand ce technicien en informatique de 44 ans et père de deux adolescents a été incapable de se faire servir en français sur un vol d'Air Canada de Montréal à Ottawa, il est devenu bien malgré lui un Don Quichotte des temps modernes.
«Il n'y avait qu'une agente à bord de l'avion et elle était unilingue anglophone, se rappelle M.Thibodeau. Donc j'ai décidé de revendiquer mon droit d'être servi en français. Je n'ai pas crié, je n'ai pas insulté quiconque, je n'ai pas été agressif, je n'ai pas fait un épisode de rage de l'air et je ne me suis pas levé de mon siège. J'ai tout simplement demandé d'être servi en français.
«Mais à ma grande surprise, la police m'attendait à l'atterrissage. Air Canada avait fait venir la police! Je me suis dit que ça ne se pouvait pas qu'en l'an 2000, on fasse appel à la police pour quelqu'un qui a simplement demandé d'être servi dans sa langue. Donc c'est là que tout a commencé.»
Michel Thibodeau a intenté une poursuite contre Air Canada. Et sept ans plus tard, après une véritable saga judiciaire, la Cour d'appel lui a donné raison. Ses droits linguistiques avaient bel et bien été violés.
Mais neuf ans après ce vol Montréal-Ottawa, l'histoire s'est répétée dans un autre avion d'Air Canada. Et Michel Thibodeau a récidivé et intenté une autre poursuite contre le transporteur aérien canadien. «Je n'avais pas perdu toutes ces années-là (2000 à 2007) pour me faire refaire la même chose en 2009», lance-t-il.
Cette deuxième cause se réglera probablement en Cour suprême après que de grands pans d'un jugement de la Cour fédérale en la faveur de M.Thibodeau aient été invalidés par la Cour d'appel, la semaine dernière.
Voici des extraits d'un entretien avec Michel Thibodeau.
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LeDROIT: La question sur toutes les lèvres, M.Thibodeau, est celle-ci: pourquoi? Pourquoi vous vous entêtez à corriger une fois pour toutes Air Canada?
MICHEL THIBODEAU: Ça remonte à loin. Quand j'avais 12 ans, mes parents sont déménagés à Labrador City, au Labrador (Terre-Neuve). C'était une petite ville minière d'environ 10000 personnes où il y avait une petite communauté francophone dans ce qui était essentiellement une ville anglophone. Je fréquentais une école de langue française qui était, en fait, une section francophone dans une école de langue anglaise. Dès mon jeune âge, je me suis impliqué dans l'Association francophone du Labrador. Et c'est là que j'ai appris à revendiquer mes droits. Et de là, j'ai grandi avec ça. Je veux vivre en français et c'est mon droit. Et j'ai deux choix: soit l'assumer, soit ne rien dire et accepter que mes droits soient niés.
LD: Et revendiquez-vous votre droit d'être servi en français dans la vie de tous les jours? Comme à l'épicerie, au restaurant, ou ailleurs?
MT: Oui. Partout. Je sais que les compagnies privées ne sont pas obligées au niveau légal de servir les francophones dans leur langue. Mais je pense qu'elles ont un devoir moral de le faire. Surtout dans une région comme Orléans, où près de la moitié de la population est francophone. C'est une question de respect. Et là où des situations sont inéquitables envers les francophones, je le fais savoir. Et j'aimerais qu'il y ait beaucoup plus de francophones qui fassent comme moi. Je sais que ce ne sont pas tous les gens qui ont les ressources, le désir et le temps pour traîner Air Canada en justice. Mais si beaucoup plus de francophones se tenaient debout et revendiquaient plus fréquemment leurs droits, je pense que les choses changeraient beaucoup plus vite.
LD: Vous l'avez bien dit, M.Thibodeau. Ce ne sont pas tous les gens qui ont les ressources. Et j'aimerais bien savoir combien ces deux poursuites contre Air Canada vous ont coûté en frais d'avocat, en frais légaux.
MT: Je n'ai pas de frais d'avocat, je me représente seul. C'est en terme de temps que ça coûte cher. Ça fait 12 ans que ça dure. Donc c'est beaucoup de soirées et beaucoup de week-ends de passés sur ces causes. C'est ça le plus difficile, surtout quand t'es père de deux jeunes garçons. Mais la deuxième cause sera peut-être portée en Cour suprême, et je serai peut-être représenté par un avocat cette fois-là. Je suis en pourparlers avec des gens.
LD: Avec l'avocat franco-ontarien Ronald Caza, par hasard?
MT: (Un sourire s'esquisse.) Disons que je suis en pourparlers avec des gens.
LD: Depuis votre première poursuite en 2000, vous avez été traité de tous les noms et traîné dans la boue par les médias anglophones. On a écrit que vous étiez un parasite, un intolérant, un imbécile qui a sauté une coche dans l'avion parce qu'on lui a servi un Sprite plutôt qu'un 7-Up. On a même écrit que vous étiez la raison pour laquelle le reste de la planète déteste le Québec. Comment réagissez-vous à ces critiques?
MT: C'est très difficile. Et ça provient de partout. Des journaux nationaux, de la radio, sur Internet... Des gens m'ont appelé chez moi pour me donner des bêtises. J'ai eu des lettres haineuses. J'ai même eu des menaces assez sérieuses pour que la police s'implique et fasse enquête. C'est donc très très difficile pour moi et ma famille. Et pourtant, je ne fais que revendiquer mes droits. Et je ne comprends pas cette rage chez certains parce que je n'enlève absolument rien aux anglophones. C'était difficile en 2000. Et je savais que les choses allaient probablement déraper encore une fois en 2009. Mais j'avais deux choix. Défendre mes droits ou baisser les bras. Et cette dernière option n'existe pas dans mon livre. Parce que si je baisse les bras, ce seront tous les francophones du Canada qui perdront leurs droits. Et je ne pourrais pas vivre avec ça.
LD: Et si jamais ça se reproduit? Si jamais vous êtes encore incapable d'être servi en français sur un vol d'Air Canada, recommencerez-vous?
MT: Je recommencerai. C'est clair. Et j'espère que d'autres Canadiens français m'imiteront s'ils se retrouvent malheureusement dans la même situation.