Une leçon de courage

Depuis 12 ans, René-Florent Lacroix, fréquente l'organisme Le... (Simon Bigras, collaboration spéciale)

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Depuis 12 ans, René-Florent Lacroix, fréquente l'organisme Le Vent dans les lettres.

Simon Bigras, collaboration spéciale

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René-Florent Lacroix ne quittait jamais pour le boulot le matin sans trois ou quatre stylos et un calepin bien en vue dans sa poche de chemise. C'était son truc. « Mon truc pour paraître instruit, dit-il. Quand t'es comme moi, t'as pas le choix de trouver toutes sortes de trucs comme ça si tu veux travailler. »

René-Florent, 62 ans, n'a jamais su lire ni écrire. Issu d'une famille de huit enfants et élevé sur la ferme de son père, à l'extrême est de Gatineau, il a quitté l'école en deuxième année et il n'y n'est jamais retourné. « Mon père m'a dit : 'j'ai beaucoup plus besoin de toi sur la terre que sur un banc d'école', se souvient-il. J'aurais bien aimé poursuivre mes études. Je pense que j'aurais fait un bon avocat pour défendre les droits des enfants maltraités et des femmes battues. Mais mon père avait besoin de moi sur la terre et c'était comme ça. Je n'ai pas eu le choix. Mon chemin était tracé ». Malgré son manque d'éducation, ce père de cinq enfants n'a jamais retiré un sou noir de l'assurance-emploi. Mais il a dû pratiquer d'innombrables métiers dans sa vie pour que ses enfants obtiennent ce dont il a toujours rêvé : une éducation. 

Éboueur, chauffeur de camion, chauffeur d'autobus scolaire pendant 15 ans, entretien ménager la nuit dans un McDonald de Gatineau et j'en passe. Rien ne l'arrêtait pour mettre du pain et du beurre sur la table.

« Un jour, au McDo, le patron m'a dit : 'on te change de poste, René-Florent', raconte-t-il. Puis on m'a transféré à la cuisine pour préparer des Big Mac et tout ça. Le problème, c'est qu'il fallait suivre les instructions pour garnir le hamburger. Et je n'arrivais pas à comprendre les mots. Le patron s'en est rendu compte quand les clients ont commencé à se plaindre qu'il manquait des ingrédients dans leur repas. Alors il m'a vite renvoyé sur l'entretien ménager », se rappelle-t-il en riant.

Puis il y a eu l'autre patron dans un entrepôt de Gatineau. Celui qui lui a demandé, un jour, d'aller « faire l'inventaire ». « Écris tout ce qui nous manque », a-t-il lancé à René-Florent. Alors ce dernier a passé une heure dans l'entrepôt à tourner en rond. Et quand le patron est revenu pour constater que son employé n'avait absolument rien pris en note, le pauvre René-Florent a été congédié sur le champ. « Mais je me suis vite trouvé un autre emploi », dit-il fièrement.

Quand il postulait pour un emploi et qu'il fallait remplir un formulaire, René-Florent le ramenait à la maison et un ami ou un proche l'aidait à le compléter. Quand il recevait du courrier à la maison, il mettait son orgueil de côté et il allait voir un voisin pour que celui-ci lui lise. Quand il était chauffeur d'autobus scolaire et qu'il n'arrivait pas à lire les noms de rues, il demandait à chaque enfant de lui indiquer le chemin pour leur maison. Et quand il prenait un repas au restaurant, incapable de lire le menu, il commandait toujours la même chose : « un club sandwich ».

« Et s'il n'y avait pas de club sandwich au menu ?

- Un hot-dog. »

Et, bien sûr, toujours les trois ou quatre stylos et le calepin bien en vue dans sa poche de chemise...

« Ça prenait toutes sortes de trucs, dit-il en haussant les épaules. Je n'avais pas le choix. C'était une question de survie. »

Il y a 12 ans, alors qu'il se trouvait dans un CLSC de Gatineau, René-Florent a appris qu'il y avait ce centre d'alphabétisation pas très loin de chez lui. « Le Vent dans les lettres, que ça s'appelle, dit-il. J'ignorais que de telles places pour apprendre à lire et à écrire existaient. »

Prenant son courage à deux mains, il s'y est rendu. « Parce que ça en prenait du courage, croyez-moi !, lance-t-il. J'étais gêné de dire que je ne savais lire ni écrire à mon âge. J'en avais un peu honte. Mais j'ai commencé à apprendre à cet endroit et je me suis rendu compte que tout le monde là-bas était dans le même bateau que moi. Et je suis resté. Parce que je voulais une meilleure vie. » Il y a 12 ans de ça. Et René-Florent y est toujours.

Aujourd'hui, il affirme fièrement qu'il peut lire « son » Droit « d'un bout à l'autre » et qu'il peut écrire sans aucun problème. Il peut même donner un coup de main à ses camarades de classe.

« Je suis un homme heureux, affirme-t-il. Je me sens bien dans ma peau pour la première fois de ma vie et je sais où je m'en vais. »

Et ironiquement, pour la première fois depuis des décennies, René-Florent Lacroix peut sortir de chez lui sans trois ou quatre stylos et un calepin bien en vue dans sa poche de chemise.

•••

Le Vent dans les lettres :

819-561-5473 ou

www.ventdansleslettres.ca

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