En français, en Saskatchewan

Marie-France Kenny, Françoise Sigur-Cloutier et Florent Bilodeau sont... (Denis Gratton, LeDroit)

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Marie-France Kenny, Françoise Sigur-Cloutier et Florent Bilodeau sont les preuves vivantes qu'on peut effectivement vivre très bien en français en Saskatchewan.

Denis Gratton, LeDroit

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CHRONIQUE / La question était bien simple. Peut-on, en 2016, vivre en français en Saskatchewan ?

J'ai vite obtenu ma réponse en réunissant trois éminents Fransaskois (et Fransaskoises d'adoption) autour d'une même table. Trois personnes qui sont la preuve vivante qu'on peut effectivement vivre très bien en français dans cette province de l'Ouest canadien.

Marie-France Kenny, l'ancienne présidente de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, est originaire de Montréal, mais elle habite la Saskatchewan depuis plus de 17 ans. «Et je n'ai jamais eu le goût de retourner à Montréal, dit-elle. Je suis chez moi ici, à Regina. J'ai tout ce que je veux ici.»

Françoise Sigur-Cloutier, la présidente de l'Association communautaire fransaskoise, est pour sa part originaire de Toulouse, en France et habite la Saskatchewan depuis 1969. Elle a choisi de s'établir dans cette province après avoir séjourné brièvement au Québec à son arrivée au Canada.

«En 1969, l'accueil à Montréal ne fut pas très agréable, se souvient-elle. Nous étions perçus comme des «maudits Français». Et à l'époque, Calgary, en Alberta, était en plein développement. Donc mon mari et moi sommes déménagés là-bas où il y avait du travail et nous avons été accueillis à bras ouverts. Puis nous sommes ensuite déménagés ici, en Saskatchewan, et c'est notre chez-nous depuis des décennies.»

Florent Bilodeau est quant à lui «un p'tit gars de la place». Fils d'agriculteurs élevé dans le nord de la Saskatchewan, il a fait carrière, de 1967 jusqu'à sa retraite, dans le monde de l'éducation fransaskoise.

«J'ai commencé à Regina comme enseignant de français langue seconde, dit-il. Je suis ensuite passé à la direction d'écoles, puis j'ai été nommé le tout premier directeur de l'éducation du Conseil des écoles fransaskoises. Et j'ai aussi été pendant 11 ans directeur de l'école indépendante Collège Mathieu (le seul établissement d'enseignement collégial technique et professionnel en français en Saskatchewan).»

«Oui, on peut très bien vivre en français en Saskatchewan, de reprendre Marie-France Kenny. Et de plus en plus. Que je sois à l'épicerie, au restaurant ou ailleurs, je m'adresse toujours aux gens en français. Et j'ai remarqué que de plus en plus de jeunes me répondent en français. Ils sont issus de nos (13) écoles de langue française ou de nos écoles d'immersion et ils sont fiers de parler le français.» 

«Le problème, d'enchaîner Mme  Sigur-Cloutier, c'est qu'ils n'ont pas souvent l'occasion de parler français à l'extérieur de l'école. Ils ne savent pas où aller pour parler français. Donc quand ça fait cinq ou six ans qu'ils ont quitté l'école d'immersion, ils le perdent un peu. Et ils deviennent un peu gênés de le parler.»

«Mais ce ne sont pas juste les jeunes d'immersion qui sont gênés de parler le français, de répliquer Mme Kenny. Nos jeunes (des écoles de langue française) le sont aussi. Particulièrement ceux qui ont de la famille dans l'Est (du Canada) et qui se font dire par celle-ci qu'ils ne parlent pas bien le français parce qu'ils ont un accent. Ils ont un accent, vrai, comme tout le monde, mais ils parlent un très bon français. Ça me crève le coeur quand ils se font dire ça. Moi, la Québécoise, j'ai des wipers et des bumpers sur mon char. Eux, les jeunes d'ici, ont des essuie-glaces et des pare-chocs. Oui, ils ont un accent bien à eux. Mais comme Gilles Vigneault m'a dit un jour: 'la langue, c'est un vêtement. Et l'accent, c'est la couleur du vêtement. Et si on portait tous un chandail gris, ce serait pas mal plate.'» 

«C'est évident que le français progresse, d'ajouter M. Bilodeau. Il y a encore beaucoup à faire, mais n'oublions pas qu'il y a une soixante d'années, on brûlait des croix sur les terrains des francophones.»

Si on peut affirmer une chose des Fransaskois, c'est qu'ils sont résilients. Ils ne sont pas aussi militants que les Franco-Ontariens et les Acadiens, et ils sont plus conciliants que ces derniers. Mais ils sont agréablement entêtés et d'une persévérance sans borne.

Il suffit de les entendre comparer entre eux combien de fois ils ont contesté en cour une contravention routière émise uniquement en anglais et comment ils sont fiers d'énumérer le nombre de procès qu'ils ont réussi à obtenir en français pour vite comprendre que ces gens ne se laissent pas intimider et qu'ils sont prêts à aller jusqu'au bout, coûte que coûte, pour faire respecter leur langue, leur culture et leurs droits. Et à ce niveau, beaucoup de francophones au Canada français auraient intérêt à les imiter.

Les quelque 19 000 Fransaskois ont leur réseau scolaire de langue française, dont une faculté universitaire à l'Université de Regina, leur hebdomadaire L'Eau vive et une panoplie d'associations de langue française aux services multiples. Ils ont obtenu une politique linguistique provinciale, et ils ont même réussi à convaincre la direction de l'aéroport de Regina de désigner l'endroit officiellement bilingue.

Mais rien n'est parfait, en conviennent-ils. Et tous ces acquis sont encore très fragiles, surtout avec un gouvernement conservateur au pouvoir en Saskatchewan qui, affirment-ils, est plutôt hostile à l'endroit des Fransaskois. Mais les choses progressent, tranquillement pas vite et au rythme des saisons.

Et jamais n'a-t-on compté autant de jeunes francophones et francophiles dans les écoles de cette province à la devise: The land of the living sky. Comme quoi l'immensité et la beauté du ciel là-bas sont à l'image de leurs aspirations: infinies.

•••

Les frais de ce reportage ont été en partie assumés par le Centre de la francophonie des Amériques.

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