Scène de vie

CHRONIQUE / Je l'ai prénommé Jack. Ce n'est sûrement pas son... (Jimmy Desbiens, Archives Le Quotidien)

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Jimmy Desbiens, Archives Le Quotidien

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CHRONIQUE / Je l'ai prénommé Jack. Ce n'est sûrement pas son nom, mais c'est celui qui m'est venu en tête la première fois que je l'ai aperçu.

Jack fait partie du décor sur le chemin de Montréal, dans le secteur Vanier. Si vous passez par la succursale de la LCBO de ce coin de la capitale, vous le verrez. Il est là tous les jours. Beau temps, mauvais temps, hiver comme été.

Cloué à un fauteuil roulant, cet homme âgé d'une cinquantaine d'années, je devine, s'installe devant les portes de ce commerce, tasse de carton vide à la main, et il mendie. Mais sans déranger. Sans adresser la parole aux clients. Sans faire de bruit. Il est juste là à attendre - en vain, la plupart du temps - la générosité des passants.

Parfois, il dort. Souvent, même. Une tasse vide renversée sur ses cuisses.

Un peu pouilleux, ce Jack, avec ses vêtements sales et usés, ses longs cheveux ébouriffés et sa barbe grise jaunie par la cigarette. Mais son regard a quelque chose d'étrangement sympathique.

***

La jeune femme pleurait à chaudes larmes. Vêtue d'un manteau d'hiver défraîchi et d'un pantalon de pyjama... en fin d'après-midi, elle descendait le trottoir du chemin de Montréal en hurlant, en sanglotant, en criant ce qui semblait être en elle une profonde colère.

J'étais en attente au feu rouge, à trois pâtés de maisons du LCBO, quand elle est passée devant ma voiture.

«Mais qu'a-t-elle, celle-là?» me suis-je demandé. Larguée par son copain? Peut-être. Ou venait-elle d'être congédiée? J'en doute. Plutôt rares sont les emplois où le port du pyjama est acceptable. Une overdose, alors. C'est ce que j'ai conclu en apercevant cette jeune femme angoissée. Une overdose de Dieu sait quoi lui a fait perdre tous ses sens.

Mais curieusement, c'est comme si personne ne la voyait. Elle a croisé des dizaines de piétons sur le trottoir, mais pas un seul d'entre eux ne s'est arrêté pour lui offrir son aide. Personne ne lui a demandé ce qui n'allait pas. Personne. Comme si de croiser une femme en larmes qui hurle sa détresse était tout à fait normal en ce froid après-midi d'hiver.

Mais je n'accuse personne. Je serais d'ailleurs mal foutu de le faire puisque je n'ai rien fait non plus pour lui venir en aide. Je l'ai simplement regardée passer en me secouant la tête et en concluant n'importe quoi sur sa condition.

***

Je me suis arrêté au LCBO ce jour-là. Un p'tit rouge en cette froide journée, pourquoi pas?

Quand je suis descendu de ma voiture, la jeune femme, dans sa marche folle, était rendue devant l'endroit. Quand elle est passée devant le fauteuil roulant de Jack, celui-ci lui a soufflé quelques mots, elle s'est penchée sur lui et elle lui a répondu en pleurant, puis il l'a serrée dans ses bras pendant de longues secondes. La jeune femme s'est enfin redressée, elle l'a remercié d'un geste de la tête, puis elle a repris sa marche vers nulle part. Elle avait cessé de crier, mais ses yeux étaient toujours inondés de larmes.

En m'approchant de Jack, je lui ai demandé ce qui n'allait pas chez cette dame. C'était la première fois que je lui adressais la parole.

«Pauvre elle, répond-il en secouant la tête. La Société de l'aide à l'enfance vient de lui retirer ses enfants.

- Tu la connais?

- Non. C'est la première fois que je la vois dans le coin.»

La Société de l'aide à l'enfance a-t-elle pris la bonne décision en lui retirant ses enfants? Oui, je devine. Sûrement. On ne sépare pas une mère de ses rejetons sans raison valable. C'était pour le bien des enfants, dira-t-on.

Mais j'ai tout de même trouvé cette scène de vie d'une tristesse inouïe. Et le geste de Jack d'une gentillesse renversante.

Il ne connaissait pas cette femme. Ce n'était que par compassion qu'il lui avait offert un peu de chaleur humaine. Par pure compassion. Comme quoi il existe une solidarité entre les écorchés de la vie. Une compréhension mutuelle.

Presque une amitié.

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