Le réveil de Sophia

Le 7 octobre dernier, Normand est devenu Sophia, pour... (Etienne Ranger, LeDroit)

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Le 7 octobre dernier, Normand est devenu Sophia, pour toujours.

Etienne Ranger, LeDroit

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CHRONIQUE / Normand et Sophia D'Aoust n'étaient pas frère et soeur. Ni mère et fils. Normand et Sophia étaient, en fait, la même personne. C'est-à-dire qu'ils habitaient et partageaient le même corps. Parfois Normand devenait Sophia. Et le lendemain matin, Sophia redevenait Normand.

Mais depuis le 7 octobre dernier, Normand D'Aoust n'est plus. Cet homme âgé dans la mi-cinquantaine, père de trois enfants, grand-père de deux petits-enfants et connu de tous dans le milieu artistique de l'Outaouais et du Québec a disparu pour laisser toute la place - tout son corps - à Sophia. Pour toujours.

Son identité féminine - Sophia - occupera dorénavant tout son esprit et le remplacera en permanence à titre de directrice de la programmation du Festival de montgolfières de Gatineau, et à la tête de la maison de production C-Show.

Sophia D'Aoust est ce qu'elle appelle une crossgender. Soit une catégorie de la communauté transgenre. Et deux identités de genre - l'homme Normand et la femme Sophia - habitaient en elle depuis toujours, depuis sa tendre enfance. Mais tout ça a changé le 7 octobre dernier.

«Je me suis levée ce matin-là et ce n'était pas comme les autres matins, raconte Sophia. D'habitude, je me levais et ça me disait: "Aujourd'hui, t'es Sophia." Ou: "Aujourd'hui, t'es Normand." Je dirais que j'étais Normand 70% du temps. Mais ce matin-là, ça m'a dit: "Maintenant, t'es Sophia. Et pour toujours." C'était clair comme de l'eau de roche. Normand, c'est terminé. Sophia, c'est à temps plein.»

Sophia ne devenait pas Normand par choix avant le matin du 7 octobre. Ou vice versa. C'était une façon d'être. C'était en lui, en elle. C'était inné. Et ce, depuis toujours. Normand détestait les fraises, Sophia les adore. Normand s'ennuyait à mourir en regardant un «film de fille», Sophia vide une boîte de mouchoirs pour le même film. Normand pouvait terminer son assiette au souper à la vitesse d'un ogre. Sophia mange comme un oiseau. Ce n'était pas un choix, bref.

D'ailleurs, quand j'ai demandé à Sophia à quel moment dans sa vie s'est-elle rendue compte que deux identités de genre habitaient son corps, elle a répondu: «Tu ne t'en rends pas compte parce que t'es comme ça. Donc tu assumes dès la jeunesse et ton entourage décide de le réprimer ou de le laisser aller.»

Et dans son cas, dans les années ultracatholiques de 1960 où il n'y avait pas de psychothérapie, de médias sociaux et que l'orientation sexuelle d'un individu était un sujet tabou, son entourage allait le réprimer.

«Enfant, je jouais avec des choses de petites filles dans la maison et, quand je sortais, je jouais avec mes chums à des jeux de petits gars, raconte Sophia. À l'âge de la maternelle, ma mère m'a dit: "À l'école, tu seras un petit gars." Donc, pour moi, la règle était que lorsque t'es rendu à l'école, tu vis tout en petit gars. Je vivais donc le côté Sophia en cachette.»

«À l'âge de 14 ans, je prenais les clés de l'épicerie de mon père (le IGA de Buckingham) et j'ouvrais le magasin le soir parce que sa secrétaire chaussait des "neuf et demi", ma pointure de souliers. Donc j'allais à l'occasion me transformer, seul dans l'épicerie, pendant quelques heures. Puis à l'âge de 17 ans, j'ai ouvert une boutique de vêtements unisexe à Buckingham nommée Jungle Jeans. J'avais donc à ma discrétion tous les vêtements de femmes dont je voulais. Donc, je n'éveillais aucun soupçon et aucun doute.»

Sophia a toujours caché sa double identité à ses parents, aujourd'hui décédés. «Ils auraient été bouleversés, dit-elle. Je ne voyais aucun gain à leur dire.»

Ses deux soeurs ont accepté le changement récent et permanent chez leur frère devenu soeur. Et ses trois enfants aujourd'hui jeunes adultes, issus du premier de ses deux mariages révolus, sont au courant que Normand ne reviendra plus et que, quelque part, c'est un peu leur père qu'ils ont perdu à tout jamais.

«Mes enfants m'ont dit: "Ce qui est important pour nous, c'est que tu sois une personne heureuse." Ils ont compris, affirme Sophia. Mais il y a tout de même certaines choses que je leur ai garanties. Je n'ai aucun problème à reprendre ma voix d'homme. (Puis elle me surprend pendant quelques secondes en changeant soudainement sa voix tendre et féminine en une voix imposante d'homme sortie droit de ses entrailles.) Donc, au besoin, de reprendre Sophia de sa douce voix, si j'ai besoin de sortir le papa - ou que mes enfants ont besoin de le vivre -, je n'ai aucun problème de me prêter à l'exercice. Je vais dorénavant vivre ma féminité à 100%. Mais il reste qu'il y a une certaine partie de masculinité en moi que je vais garder dans des compartiments actifs.

- Donc Normand vivra toujours dans votre coeur et dans votre âme?

- Tout à fait. Oui.»

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