Le fossé des générations

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La scène était fascinante.

Je prenais le brunch dans un restaurant d'Ottawa dimanche dernier en compagnie de mon frère, son épouse et une fillette de deux ans et demi nommée Jade qu'ils gardaient pour la journée pour rendre service à une amie.

On jasait de tout et de rien lorsque j'ai jeté un coup d'oeil vers Jade assise au bout de la table. La fillette - de deux ans et demi, je le répète - ne nous écoutait pas, trop occupée était-elle à pitonner sur son iPhone! Une scène fascinante, disais-je.

Elle maniait l'objet avec une facilité déconcertante. Comme si elle était née avec ce téléphone intelligent greffé à ses doigts. Peut-être l'était-elle, à bien y penser...

Elle ne faisait qu'imiter les adultes, j'imagine. Parce que tout le monde semble subjugué par ces appareils depuis quelques années. On ne se parle plus. On ne s'écoute plus. On ne rit plus ensemble.

On pitonne. On s'écrit. Non, pardon, on se texte. On s'échange des textos. Donc l'enfant nous imite.

Et c'est bien correct. Nous sommes rendus là. Tout le monde a maintenant sapatente intelligente. Sauf quelques dinosaures... comme moi.

Moi, j'ai Norbert. Norbert mon cellulaire. Mon fidèle cell qui me suit partout depuis une dizaine d'années. Nous sommes devenus inséparables, Norbert et moi.

Il n'est plus jeune, mon pauvre Norbert le cellulaire. Et il n'est qu'un simple téléphone. Il ne reçoit pas de courriel. Il n'est pas branché sur Facebook ou les autres médias sociaux. Il ne prend pas de photos. Il ignore même ce que veut dire Wi-Fi. Lui, sa fonction, c'est de téléphoner. Point à la ligne. «Ne m'en demande pas plus, l'humain», me répète-t-il quand je lui demande d'accomplir ce que les plus jeunes que lui accomplissent. «Si tu veux lire tes courriels ou niaiser sur Facebook, va jouer avec Salomon», ajoute-t-il en faisant référence à son bon ami, Salomon mon ordi.

J'ai écrit plus haut que Norbert ne prend pas de photos. C'est faux. Il a cette capacité en lui. Sauf que les photos qu'il capte sont de si piètre qualité qu'on jurerait qu'elles ont été prises par une caméra de surveillance d'un Couche-Tard.

Désuet, mon Norbert? Dieu que oui! On ne parle pas d'un téléphone intelligent dans son cas, mais bien d'un téléphone un peu nono.

Mais bien qu'il soit légèrement niais sur les bords, Norbert est habité par un sens d'humour incomparable. Je vous le dis, je n'ai qu'à le sortir de ma poche pour que tout le monde éclate de rire...

Et je ne laisserais pas mon vieux Norbert pour tout l'or du monde, ni même pour un iPhone... un iPhone... à quel chiffre sont-ils rendus? Le iPhone 67? Le iPhone 342? En tout cas. Pour le plus récent iPhone, mettons.

Je l'aime, mon Norbert. Et c'est réciproque.

Mais ses jours sont comptés. Parce que bien qu'il fonctionne toujours à merveille, il a été placé sous respirateur artificiel. Et ce n'est qu'une question de mois, peut-être même de semaines, avant qu'on débranche l'appareil et que Norbert aille rejoindre son père et sa mère, deux téléphones à cadran décédés il y a plusieurs années.

Parce que Norbert - et là je vais devenir un peu technique - parce que Norbert, disais-je, fonctionne à partir de vieillots réseaux de deuxième génération. Et d'ici peu, les géants de l'industrie comme Bell, Rogers et TELUS fermeront ces réseaux pour laisser toute la place aux nouvelles technologies. Et une fois qu'ils fermeront ces réseaux, Norbert s'endormira à tout jamais. Son glas aura sonné...

Que vais-je faire sans mon Norbert? J'imagine que je me procurerai enfin un téléphone intelligent. Pas le choix, ce sera ça ou la vétuste cabine téléphonique. Donc, je devrai m'y faire. Comme tout le monde avant moi.

Et ça tombe bien. J'ai une nouvelle amie de deux ans et demi qui pourra m'enseigner à pitonner...

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