Faire la différence, une personne à la fois

Claude Gingras... (ÉTIENNE RANGER, LeDroit)

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Claude Gingras

ÉTIENNE RANGER, LeDroit

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L'homme d'affaires Claude Gingras s'est vu remettre le Prix Grandmaître, jeudi soir, lors du 13e gala du même nom organisé par l'ACFO d'Ottawa.

Un honneur grandement mérité pour cet Hullois et Franco-Ontarien d'adoption qui, depuis plus de 40 ans, défend les droits des francophones.

«C'est une grosse reconnaissance qu'on m'a faite, a dit celui qui a présidé la Fondation franco-ontarienne pendant 20 ans. Et de recevoir ce prix me dit que j'ai peut-être fait une différence. Et si dans mon passage sur cette Terre, je peux avoir fait une différence, c'est tout ce que je demande. C'est un honneur qui me touche beaucoup.»

Cofondateur de la firme de syndics de faillite Ginsberg, Gingras et Associés - une entreprise qui compte 125 employés répartis dans 37 bureaux au Québec et en Ontario -, Claude Gingras, 68 ans, a récemment annoncé qu'il léguait la présidence de sa firme à sa fille Chantal. Mais n'allez surtout pas lui parler de retraite, il est allergique à ce mot.

«Certains disent que j'ai annoncé ma retraite. Mais attention à ce mot!» lance-t-il en souriant. «Je demeure ici comme fondateur et chef de la direction générale. Et je reste comme conseiller aux syndics, et je fais encore des relations publiques. Donc, non, je ne suis pas à la retraite. Je suis bien ici, dit-il en faisant le tour de son bureau de ses yeux. J'ai mes journaux, ma télévision, mon bureau, mon fauteuil... Que demander de mieux?»

Claude Gingras et (feu) Joseph Ginsberg ont fondé leur entreprise en 1979. Et c'est sur ces 34 années comme syndic de faillite que nous sommes revenus lors de notre entretien cette semaine. En voici un extrait.

«Vous avez aidé d'innombrables gens au cours de votre carrière. Mais votre clientèle, M.Gingras, est composée en grande partie de gens découragés et endettés jusqu'au cou. Des gens qui se tournent vers vous en désespoir de cause. N'est-ce pas un peu démoralisant par moments?

Disons que ça prend un certain caractère pour travailler ici et faire ce qu'on fait. Ça prend une certaine philosophie de vie. Et il faut que tu sois capable de fermer la porte.

Que voulez-vous dire par 'fermer la porte'?

Quand je rentre chez moi le soir et que je parle avec mon épouse et mes enfants, il ne faut pas que les problèmes que j'ai entendus durant la journée me trottent dans la tête. Il faut que je sois capable de fermer la porte dans ma tête. Mais, évidemment, il y a des problèmes que je n'oublierai jamais.

Par exemple?

Comme le premier suicide. Un de mes clients qui s'est enlevé la vie. Une semaine plus tard, la police est venue me voir pour me dire que ce client m'avait laissé une lettre. Je l'ai prise et je l'ai lue. Il me disait merci, mais que c'était trop tard et qu'il avait déjà fait son idée. Et que l'aide que je lui avais apportée lui permettait de laisser une succession sans dettes. Mais je me suis toujours reproché de ne pas avoir vu que cette personne était suicidaire. Avec l'entraînement que j'ai, j'aurais dû le voir. Et si je l'avais vu, j'aurais pu référer cette personne à un psychiatre ou un psychologue. Et je n'oublierai jamais la fois qu'une jeune femme dans la vingtaine est entrée dans mon bureau avec ses deux jeunes enfants et qu'elle m'a dit: 'Je viens faire faillite.' Puis elle a immédiatement quitté, laissant ses deux enfants avec moi. On ne l'a jamais revue. Elle n'est jamais revenue. Et les enfants ont été pris en charge par la Société de l'aide à l'enfance. Donc comme je disais, il faut ériger des barrières dans sa tête. Et ces barrières doivent être solides.

Accueillez-vous de plus en plus de clients qui ont un problème de jeu?

Oui, définitivement. Et c'est difficile d'aider ces gens parce que tu ne peux pas reconnaître en eux la maladie du jeu. Un voleur, je peux le reconnaître. Un alcoolique, je peux le reconnaître. Mais la personne qui a un problème de jeu ne s'habille pas de façon différente, elle n'a pas de couleurs dans le visage parce qu'elle boit trop, elle n'a pas les mains qui tremblent parce qu'elle a manqué de drogue. Il n'y a aucune indication chez les joueurs compulsifs. Et ce sont les gens les plus difficiles à aider.

On voit de plus en plus de jeunes - et moins jeunes - couples s'endetter. On se demande même où ils trouvent l'argent pour s'acheter des maisons de 300000$ ou plus.

Ils n'en ont pas. Mais les deux travaillent et se disent qu'il est plus sage de payer 1200$ par mois pour une hypothèque que de payer la même somme pour louer un logement. Et c'est correct. Mais certains oublient qu'ils auront des taxes à payer, des assurances, de l'équipement pour tondre la pelouse et déblayer la neige, des imprévus,etc. Et les deux salaires sont absolument nécessaires pour rencontrer les dettes. Mais il suffit d'un petit malheur pour que tout s'écroule. Et quand on dit que les grandes causes de faillite, c'est la maladie, le chômage ou d'autres choses, c'est faux. La première cause de la faillite, c'est la mauvaise planification financière au début. Il n'y avait aucune soupape dans leur budget.

Changement de sujet, M.Gingras. Vous êtes très engagé dans la défense de la langue française. Et ce, depuis très longtemps.

Depuis que j'étais étudiant à l'Université d'Ottawa. Je n'étais pas militant auparavant. Mais un jour, en Chambre des communes, quelqu'un a demandé comment se faisait-il qu'il n'y avait pas de francophones à la direction de CP Rail. Et le président de CP Rail - un dénommé Gordon - a répondu plus tard: 'Parce qu'il n'y a pas de francophones assez qualifiés pour travailler à la direction.' Il n'en fallait pas plus pour que les étudiants organisent des manifestations monstres dans les rues d'Ottawa. Et je me souviens de m'être rendu avec des collègues de classe chez Canada Packers, sur le boulevard Montcalm à Hull, pour acheter des têtes de cochons qu'on a fait brûler devant le Parlement. Plusieurs étudiants ont été arrêtés et le Père Guindon a sorti plusieurs de mes confrères de prison dans les jours qui ont suivi.

Avez-vous été emprisonné?

Je ne répondrai pas à cette question. Mais disons que personne n'a eu de dossier judiciaire. Et depuis ce temps-là, je n'ai jamais accepté qu'on abaisse ou dénigre quelqu'un parce que sa langue maternelle est le français. Je me suis toujours battu contre ça, et je me battrai toujours.»

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