Dans l'ombre des grands poètes

Christian Larsen... (ÉTIENNE RANGER, LeDroit)

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Christian Larsen

ÉTIENNE RANGER, LeDroit

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Poète, compositeur, écrivain, rédacteur de discours de ministres fédéraux... et alcoolique. C'est ainsi qu'il se décrit.

Le Gatinois Christian Larsen, 77 ans, a côtoyé les plus grands noms de la culture québécoise. Poète et musicien dans les années 1950, il a trinqué avec les Vigneault, Leclerc, Léveillée, Lévesque, Charlebois, Deschamps, Gagnon, Calvé, Gauthier et tant d'autres.

«La plupart d'entre nous étions à nos débuts, se souvient-il. Nous vivions tous dans le même quartier de Montréal et nous étions un peu bohèmes et sans argent. Donc on s'échangeait de la nourriture, des vêtements, des meubles. Et même parfois des blondes!» ajoute-t-il en riant.

Sur son grand ami Gilles Vigneault, il raconte l'anecdote qui suit: «Je chantais parfois mes compositions au café L'Arlequin, à Québec. Beaucoup d'artistes fréquentaient assidûment cet endroit, dont Gilles Vigneault. Un jour, Gilles me chuchota à l'oreille qu'il composait lui aussi des chansons et me demanda si je voulais les entendre. Il m'invita chez lui et se mit au piano. Ses mélodies étaient belles, ses textes profonds et ses sujets originaux. Je n'avais jamais entendu rien de pareil. Pourquoi ne les chantait-il pas en public? 'Je n'ai pas de voix', répondit-il. Je lui fis valoir qu'il avait sa propre voix, un peu enrouée comme celle d'un phare, et cette image l'enchanta.»

Quelques semaines plus tard, Christian Larsen et Gilles Vigneault composaient ensemble la musique de la chanson qui allait lancer la carrière de Vigneault: Jos Montferrand.

***

On connaît tous les Leclerc, Vigneault, Charlebois et compagnie. Mais Christian Larsen n'est pas un nom familier. Et bien malin qui pourrait nommer une seule de ses compositions.

«Je n'avais pas vraiment le goût de chanter, explique-t-il. J'aimais écrire et composer, mais j'étais mal à l'aise sur scène. Alors j'ai quitté la chanson en 1963 pour devenir écrivain. Et j'ai écrit des centaines et des centaines d'émissions pour Radio-Canada, dont l'émission Les Couche-Tard. Et j'ai aussi été directeur artistique de la maison de disques Gamma où j'ai eu comme poulains Louise Forestier, Pauline Julien, Robert Charlebois, Georges Dor et beaucoup d'autres. Ces gens me faisaient confiance.»

***

En 1973, le destin allait emmener Christian Larsen en Outaouais, où il a décroché un emploi de rédacteur de discours au gouvernement fédéral. Et c'est à cet endroit que sa vie allait changer...

Un jour, son patron le fait venir dans son bureau et lui demande à brûle-pourpoint:

«Christian, as-tu des problèmes avec la boisson?

Oui. J'ai un sérieux problème avec la boisson.

Veux-tu que je t'aide?»

«C'était le 14juillet 1981, se souvient Christian Larsen. C'était la première fois de ma vie que j'avouais être alcoolique. Pour l'alcoolique, le plus difficile est de dire: 'Oui, je suis alcoolique.' Certains le nient par orgueil. Certains vont le nier jusqu'à la mort. Mais ce jour-là, quand mon patron m'a confronté avec mon problème, j'ai tout avoué. Et il m'a avoué à son tour qu'il était aussi alcoolique. Puis il m'a invité à me joindre à lui à une réunion des Alcooliques anonymes (AA). Et je n'ai jamais bu une goutte d'alcool depuis.

«Mais on ne peut pas le faire seul, c'est impossible. Pas au point où j'en étais. Je m'étais égaré dans un chemin. Et à l'âge de 30 ans, j'ai commencé à boire le matin. Je ne pouvais plus fonctionner sans alcool. Et quand on atteint ce point-là, on franchit une limite dont on ne revient jamais. Nos femmes vont pleurer, nos enfants vont nous demander de cesser de boire, mais on ne peut pas arrêter. Et aucune puissance humaine ne peut nous aider une fois rendu à ce point-là. Et quand je suis arrivé chez les AA, on m'a aidé. Après plusieurs mois, après avoir écouté et côtoyé les gens là-bas, il s'est produit en moi une sorte de réveil spirituel. Et je ne parle pas de religion ou de Dieu. Mais il y a quelque chose de plus fort et de plus intelligent que moi qui m'a aidé. Et je suis sobre et libre depuis 32 ans.»

***

Cette vie tumultueuse, Christian Larsen la raconte dans un article de 15 pages intitulé «Une bouteille à la mer», publié dans la plus récente édition francophone du Reader's Digest.

Tout y est. Ses amitiés avec les grands de la chanson québécoise. Des anecdotes fascinantes, dont celle avec Gilles Vigneault transcrite plus haut. Sa rencontre avec le grand Félix Leclerc. Et sa lutte incessante contre l'alcool.

«J'avais le goût depuis deux ou trois ans de faire mon testament, dit-il. Il fallait que je redonne aux gens ce que j'ai reçu gratuitement. J'ai reçu gratuitement des AA et de la vie des cadeaux et des bienfaits extraordinaires. La santé physique, la santé morale, l'équilibre, l'harmonie, l'amour. Tout ça m'a été donné gratuitement. Et je me suis dit qu'à 77 ans, avant que je lève les pieds, que je devais laisser un testament.»

Voici comment Christian Larsen le conclut dans le Reader's Digest: «Trente ans plus tard, ce sentiment de liberté subsiste. Mais je dois être vigilant. L'alcoolique souffre de la maladie des émotions et il réagit plus que les autres aux contrariétés de la vie. J'ai dû réapprendre à vivre et cesser de vouloir que le monde corresponde à mes désirs et mes fantaisies. J'ai trouvé un nouveau sens à ma vie dans la transmission du message des AA. J'ai eu le bonheur de me remarier à 60 ans. Et mon fils Frédéric, qui m'a vu jadis dans tous les états, me dit souvent: 'Papa, je suis fier de toi.' Ironie du sort: il est sommelier!»

Pour joindre notre chroniqueur : 613-562-7531 dgratton@ledroit.com

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