La prostituée

Je devine qu'elle est âgée de 25 ou de 30 ans. C'est difficile à dire. Son... (Photo La Presse, archives)

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Je devine qu'elle est âgée de 25 ou de 30 ans. C'est difficile à dire. Son visage semble tellement ravagé par des drogues de toutes sortes. Elle n'a peut-être que 20 ans.

Qui sait?

Je ne connais pas son nom. Je ne sais pas d'où elle vient. Est-elle francophone ou anglophone?

Aucune idée. Je ne lui ai jamais parlé.

Mais je la vois presque tous les jours. Elle traîne dans les rues secondaires de Vanier, dans mon quartier, à quelques pas du chemin Montréal.

C'est ce qu'elles font, les prostituées. Elles ne se «vendent» plus sur le chemin Montréal depuis que la Police d'Ottawa a fait un certain «ménage» dans ce secteur.

Elles se cachent plutôt dans les rues résidentielles, au grand dam des gens qui y vivent, mais là où leurs clients peuvent les trouver à l'abri de la loi.

Et elles ne sont pas des dizaines. Mais pas du tout. Il y en a peut-être deux ou trois qui se pointent le nez sporadiquement, le temps qu'une voiture s'arrête et qu'elles y montent.

Mais il y a toujours celle-là, celle qui, je devine, est âgée de 25 ou de 30 ans. Peut-être 20.

Elle, je l'aperçois presque tous les jours.

Elle ne dérange pas.

Elle déambule sur le trottoir en fixant du regard chaque automobiliste qui passe, chaque client potentiel. Je ne l'ai jamais vu boire en public. Ni se droguer. Et peut-être n'a-elle jamais touché à de la drogue de sa vie.

Qui sait?

Elle marche, tout simplement. Elle descend la rue, puis la remonte, patiemment. À longueur de journée.

Toujours vêtue de ce jeans trop petit qui laisse entrevoir son nombril et le haut de ses fesses, d'un petit manteau de printemps en plein hiver, et chaussée d'espadrilles malgré la neige. Sans gants, sans mitaines, sans foulard et sans chapeau sur ses longs cheveux blonds sales.

«Dieu qu'elle doit geler!», me dis-je chaque fois que je l'aperçois.

J'avais toujours droit à son sourire. Et par habitude, je l'ignorais. J'évitais son regard. Je ne voulais surtout pas qu'elle pense que... bon, vous me suivez, j'en suis sûr.

Mais elle ne me sourit plus depuis un certain temps. Elle a compris que cette petite voiture rouge qu'elle voit tous les jours ne s'arrêtera jamais et qu'il n'y a pas de sourire à gaspiller avec moi.

*****

Je rentrais du boulot jeudi après-midi. Le mercure était à la baisse et oscillait autour des moins 16 et moins 17 degrés. Un temps glacial.

À quelques pâtés de maisons de chez moi, je l'aperçois. Elle était debout au coin de la rue. Toujours vêtue de ses vêtements trop petits pour son maigre corps.

Mais elle ne marchait pas. Elle ne marchait plus. Trop froid pour faire un pas de plus. Et quand j'ai ralenti à l'arrêt, elle m'a regardé droit dans les yeux, mais sans sourire. Et ses yeux semblaient me demander, me supplier: «laisse-moi monter que je me réchauffe quelques minutes. Je ne veux pas ton argent, je veux juste avoir chaud un peu».

Je l'ai regardée pendant une seconde ou deux, et j'ai poursuivi ma route. Je ne pouvais rien faire pour elle.

Je ne pouvais pas m'arrêter et lui demander si elle avait besoin d'aide, ou si je pouvais la reconduire quelque part où elle serait au chaud, j'aurais été arrêté et accusé de sollicitation.

Et je ne pouvais encore moins la faire monter dans ma voiture pour qu'elle se réchauffe un instant.

Les policiers sont omniprésents dans mon quartier. J'aurais été arrêté sur le champ et vous auriez lu mon nom dans les journaux du lendemain. Et je suis convaincu que personne, mais personne n'aurait cru ma version des faits...

«Oui, oui, Denis. T'as un grand coeur et tu voulais simplement qu'elle se réchauffe un instant. Elle est bonne, celle-là».

S'il s'agissait d'une personne âgée laissée seule sur un coin de rues dans un froid sibérien, ou d'un sans-abri, ou encore d'un enfant, surtout d'un enfant... Quelqu'un serait venu à leur rescousse.

Mais une prostituée? On ne touche pas à ça. On ne la regarde même pas.

«C'est le sale métier qu'elle a choisi, lavons-nous en les mains et laissons les policiers s'en occuper».

Comme si elle l'avait choisi, ce sale métier...

*****

Il faisait moins 21 degrés hier matin, vers 8h. Mais froid glacial ou non, un chien doit sortir et marcher. Et son maître n'a d'autre choix que de le suivre.

Le chien m'a tiré vers un petit parc où il aime courir.

Mais il s'est soudainement arrêté à la vue des gyrophares d'une ambulance et d'une auto-patrouille garées dans la rue voisine du parc.

Les ambulanciers poussaient une civière vers leur véhicule. Et sur cette civière se trouvait un corps emmitouflé et caché dans d'innombrables couvertures et draps.

Mais j'ai reconnu les longs cheveux blonds sales et les espadrilles...

Et j'ai eu le coeur gros.

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