Dans les trois cas, il a fait preuve d'une certaine maladresse et a manqué de profondeur. Il dit, pour se défendre, que la population en a assez des politiciens qui ont la langue de bois. C'est vrai. Mais la population en a aussi assez de ce type de politique-spectacle à laquelle Khadir s'est adonné. Il est dommage qu'il ait ainsi cherché à passer maître dans l'art de la «clip», des phrases creuses et des énoncés cinglants qui n'ont pour seul but que de capter l'attention des médias. Et ces derniers s'en abreuvent joyeusement et en redemandent.
Mais toutes ces récentes sorties publiques d'Amir Khadir sont loin d'avoir été faites sous le coup de l'émotion. Au contraire, elles étaient bien calculées. Pour comprendre un tel comportement provocateur et de telles déclarations chocs, il faut tenir compte de trois données: (1) la performance du Nouveau Parti démocratique lors de la dernière élection fédérale; (2) l'effet Legault; et (3) le vide laissé par le Parti québécois.
1 - La performance du NPD
La dernière élection fédérale a démontré que rien n'est impossible en politique. Qui aurait pu dire il y a à peine deux mois que le NPD ferait autant de gains au Québec, que le Parti libéral du Canada se retrouverait tiers-parti, et que le Bloc québécois et son chef mordraient la poussière?
Amir Khadir a retenu une leçon de cette élection: rien n'est jamais joué d'avance et Québec solidaire pourrait très bien en surprendre plus d'un lors de la prochaine élection québécoise, en autant cependant qu'il sache d'ici là occuper l'espace médiatique. D'où les sorties répétées d'Amir Khadir depuis quelque temps. Je vous le prédis: désormais, nous, électeurs, aurons droit de façon cyclique à ce type d'interventions de sa part.
Soulignons au passage que le NPD offre depuis le 2 mai dernier l'exemple d'un parti de gauche qui a su performer électoralement. Pourquoi alors, Québec solidaire, qui est aussi un parti de gauche, ne parviendrait-il pas à faire de même, doit se demander Amir Khadir?
D'ailleurs, le mouvement de gauche est encore très fort au Québec, en dépit de quelques avancées de la droite. Ce mouvement n'attend qu'un leader qui saura l'inspirer et le conduire vers de nouveaux sommets. Amir Khadir se voit très bien dans ce rôle.
2 - L'effet Legault
Plusieurs Québécois semblent être à la recherche d'une troisième option, entre le Parti libéral du Québec et le Parti québécois. La question qui se pose est celle de savoir qui pourrait bien leur offrir cette troisième voie et recueillir leur vote. Au fédéral, le NPD a largement profité de la lassitude et du cynisme des électeurs québécois, lesquels ont profité de la récente élection pour désavouer conservateurs, libéraux et bloquistes. Amir Khadir rêve de répéter cet exploit du NPD, mais sur la scène provinciale et avec Québec solidaire.
Pour ce faire, il doit d'abord obtenir l'appui des Québécois mécontents, désillusionnés ou désabusés. Le temps presse, pour lui. Il doit à tout prix se démarquer avant que François Legault ne s'amène avec sa propre formation politique ou ne prenne la tête de l'Action démocratique du Québec. Amir Khadir n'a d'autre choix que de s'imposer médiatiquement, et rapidement, s'il veut prendre François Legault de vitesse. Le sondage Léger Marketing-LeDevoir de samedi dernier est d'ailleurs révélateur: une formation dirigée par François Legault devancerait de 12 et 13 points respectivement le PQ et le PLQ. Mais nous sommes encore loin des prochaines élections...
3 - Le vide laissé par le PQ
Le PQ vient d'être lourdement secoué par la démission de quatre députés. Du reste, ce parti cherche de plus en plus à se positionner au centre de l'échiquier politique. Cela laisse un vide à la gauche, un espace qu'Amir Khadir voudrait bien combler. Or, il ne peut le faire qu'en étant bruyant et en déboulonnant l'une après l'autre les statues du capitalisme, du matérialisme et du mercantilisme. Et qui incarne mieux le succès financier que Pierre Karl Péladeau? Qui incarne mieux l'opulence que la famille royale britannique? Qui incarne mieux la défense d'intérêts privés que Lucien Bouchard, cet ex-premier ministre dont l'industrie du gaz de schiste a retenu les services à titre de porte-parole?
Comme on le voit, le plan de match qu'Amir Khadir a exécuté ces derniers temps se voulait cohérent. Ses attaques étaient stratégiques, quoiqu'inutilement incendiaires. Je parie néanmoins qu'à moyen terme, cela lui sera rentable, politiquement parlant.
Il a tiré à boulets rouges sur tout ce qui bougeait. C'était la meilleure façon pour lui d'atteindre une cible. Et somme toute, il a atteint son but, qui était de faire abondamment parler de lui. Est-ce vraiment cela, faire de la politique autrement?
Dans un autre ordre d'idées, je suis heureux que le député néo-démocrate Yvon Godin soit revenu à la charge sur le bilinguisme des juges de la Cour suprême du Canada, en déposant - comme il l'a fait lundi dernier - un nouveau projet de loi en la matière. Après tout, on n'y parle même pas de bilinguisme intégral, mais plutôt de l'obligation pour les juges de comprendre le français et l'anglais sans l'aide d'un interprète. Cela est fort raisonnable.
La Cour suprême, en tant que l'une des institutions les plus importantes de notre État, se doit d'être bilingue. Elle-même ne cesse de répéter, jugement après jugement, l'importance que le Canada progresse vers une plus grande égalité entre les deux langues officielles.
Le projet de loi d'Yvon Godin n'a pour le moment aucune chance d'être adopté, les conservateurs y étant complètement opposés. C'est regrettable.
Et dire que nous aurions pu prévoir que cette loi, une fois adoptée, n'entre en vigueur qu'en 2017, année où sera souligné le 150e anniversaire de la fédération canadienne. Cela aurait donné le temps aux avocats intéressés par le poste d'acquérir une compréhension suffisante des deux langues, et aux facultés de droit du pays de sensibiliser leurs étudiants à la nouvelle règle. Nous avons vraiment le tour, au Canada, de rater de belles occasions.