La délicate gestion de la diversité

Le 27 juin prochain aura lieu la Journée canadienne du multiculturalisme. L'année 2011 marquera d'ailleurs le 40e anniversaire de l'adoption de la politique du multiculturalisme par le gouvernement du Canada. L'heure est au bilan.

Le multiculturalisme repose sur la coexistence de cultures différentes dans une société ou un pays donné, et sur l'égalité totale de ces cultures les unes par rapport aux autres. Ayant une valeur égale, ces cultures doivent être traitées et promues de la même façon.

Le principe du multiculturalisme est défini dans une loi fédérale entrée en vigueur en 1988. Depuis 1982, il est aussi inscrit dans la Constitution canadienne et est censé servir à son interprétation. Jusqu'à présent, la Cour suprême du Canada s'en est surtout inspirée pour interpréter largement la liberté de religion, encourager le respect des minorités, protéger les diverses pratiques religieuses et favoriser la tolérance religieuse. Le multiculturalisme a même été interprété par la Cour comme impliquant la neutralité de l'État face aux religions, ce qui devrait plaire aux partisans de la laïcité de l'État.

Interculturalisme

Au Québec, le concept de multiculturalisme n'a jamais eu bonne presse. Les Québécois lui préfèrent l'interculturalisme. Cette dernière idéologie ne reconnaît pas une valeur égale à chaque culture, mais favorise plutôt l'adoption d'une culture dominante et la recherche de points communs, tout en préservant les différences personnelles. L'interculturalisme ne cherche donc pas à broyer les différentes cultures qui composent la société, mais s'efforce plutôt de dégager de ces cultures, comme par osmose, un tronc commun de valeurs sociétales auquel chacun des membres de la société a le devoir de s'intégrer. Au Québec, l'interculturalisme est interprété comme exigeant une participation active des nouveaux arrivants à leur société d'accueil et leur intégration à un ensemble qui repose sur cinq valeurs fondamentales: le français en tant que langue publique commune, l'égalité des sexes, la laïcité de l'État, la démocratie et la citoyenneté.

L'interculturalisme est davantage compatible avec l'élaboration d'une identité commune et unifiée que le multiculturalisme. Voilà pourquoi les tenants d'une identité canadienne forte commencent à s'inquiéter des effets pervers de ce dernier concept sur le pays. Même le très trudeauiste Globe and Mail a mené la charge contre le multiculturalisme car celui-ci freinerait l'émergence d'une identité canadienne cohérente. Plus particulièrement, il est reproché à ce concept de ghettoïser les communautés culturelles et, de ce fait, de les empêcher de s'intégrer sainement au Canada.

Grande diversité

Il n'y a pas qu'ici que le multiculturalisme soit critiqué. L'Allemagne, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas et l'Australie se sont tour à tour distanciés de ce concept, voire l'ont carrément dénoncé dans des mots très durs.

Pourtant, le multiculturalisme est loin d'être aussi odieux que certains le disent. De fait, nous vivons dans une société marquée par une grande diversité culturelle et raciale. Par conséquent, nous ne pouvons qu'applaudir à l'idée que chacun des membres de notre société soit libre de maintenir, valoriser et partager son propre patrimoine culturel et ses particularités. De même, nous ne pouvons que saluer la reconnaissance et l'estime réciproques des diverses cultures du pays ainsi que la promotion de la compréhension entre individus et collectivités d'origines différentes. Tout cela est promu par le multiculturalisme. Du reste, j'estime qu'il est tout à fait possible, même dans une société qui se dit multiculturelle, de promouvoir la participation active des individus et collectivités de toutes origines à l'essor de cette société, et de les amener à contribuer à l'édification de l'identité de cette dernière. Le multiculturalisme ne fait donc pas obstacle en lui-même au développement d'une quelconque identité nationale. Tout dépend de la façon dont on le définit et dont on l'applique.

Le multiculturalisme ne peut évidemment se résumer qu'à sa seule dimension religieuse, mais la religion est néanmoins centrale à ce concept. De fait, le Canada devient de plus en plus religieux. Des sondages démontrent que plus de 40% des gens qui sont arrivés au Canada entre 1982 et 2001 ont un haut degré de religiosité, comparativement à 26% des Canadiens nés au pays. Plusieurs de ces immigrants sont de confession chrétienne, notamment ceux venant d'Amérique latine, des Philippines et de la Corée du Sud. D'autres, venus d'Asie, du Moyen-Orient et de l'Afrique sont principalement hindous, bouddhistes, sikhs et musulmans. D'ailleurs, les musulmans constituent le groupe religieux qui connaît la croissance la plus rapide au pays. Ils représentent en ce moment un peu plus de 2% de la population canadienne et on prévoit qu'ils représenteront 8% de la population dès 2031.

Accommodements

Dans ce contexte, nous n'avons pas fini d'entendre parler d'accommodements raisonnables et de débattre de questions telles que la prière au conseil municipal de Saguenay, le crucifix à l'Assemblée nationale, le port du niqab par une étudiante du cégep, les poursuites pénales intentées pour les crimes d'honneur, et le projet de loi 94 du gouvernement Charest qui force notamment les femmes qui reçoivent des services publics à dévoiler leur visage. À première vue, l'interculturalisme et le multiculturalisme ne diffèrent pas vraiment quant à leur façon d'aborder ces questions, si ce n'est que le second semble pencher plus nettement pour la liberté de religion que le premier. Voilà pourquoi il faut éviter à tout prix que le multiculturalisme n'entre éventuellement en conflit avec l'interculturalisme. Plus exactement, ce que je veux dire ici, c'est qu'il ne faudrait pas que la Cour suprême s'autorise l'un de ces jours du principe du multiculturalisme pour invalider les choix que fait le Québec en matière d'accommodements raisonnables. Si tel devait être le cas, la Cour ferait alors la triste démonstration d'une incompatibilité entre l'identité québécoise et l'identité canadienne, ce qui ajouterait inévitablement à l'argumentaire des souverainistes. Ce qu'il faut plutôt, c'est en venir à une conciliation de ces deux approches de la diversité culturelle que sont le multiculturalisme et l'interculturalisme. Cette conciliation n'est toutefois possible que dans la mesure où nous acceptons que la liberté de religion soit, dans certains cas, limitée au nom d'intérêts collectifs.

C'est ce que nous appelons la délicate gestion de la diversité.

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