Pour ne jamais se défaire des mots

Laurent Gaudé... (Édouard Plante-Fréchette, La Presse)

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Laurent Gaudé

Édouard Plante-Fréchette, La Presse

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« Ne laissez pas le monde vous voler les mots », fait dire Laurent Gaudé au poète Darwich dans Écoutez nos défaites. Une phrase « inventée », avoue le Français «presque gêné d'avoir osé», alors qu'il cite le poète textuellement ailleurs dans son plus récent roman. Or, cette phrase recèle l'essence même du geste posé par l'homme de 44 ans, en écrivant Écoutez nos défaites - qui se lit comme un cri du coeur: celui d'un écrivain qui, face à l'obscurantisme et à l'intégrisme, n'a pas l'intention de rendre les mots.

« Il est vrai que derrière ce que je me permets de faire dire à Darwich, il y a ce que j'essaie de faire, à ma manière: poser des mots sur ce qu'on est en train de vivre », reconnaît Laurent Gaudé de sa voix douce et posée, lorsque joint à Paris.

Dans la foulée des attentats dans la capitale de l'Hexagone et en Belgique, entre autres, le Français a « ressenti très fort » le besoin que les mots, pour traiter de ces événements, ne viennent pas uniquement du milieu journalistique. Ces mots qui « chauffent la machine au lieu de la ralentir », qui « effacent » les précédents parce que l'information chasse l'information, déplore l'auteur. Pour lui, tout ce « bruit » empêche la réflexion et, pire encore, va à l'encontre du « sang-froid » nécessaire pour comprendre.

« Au moment des événements qui me bouleversent, je découpe les articles dans les journaux, les accumule dans des dossiers que je classe, raconte Laurent Gaudé. Le roman commence dès lors que le besoin de revenir en arrière s'empare de moi. Je rouvre alors le dossier compilé et m'en inspire. »

Comme dans ses romans précédents (dont Ouragan, sur Katrina, et Danser les ombres, sur le séisme en Haïti), Laurent Gaudé mêle les voix de ses différents personnages, entre hier et aujourd'hui. C'est ce chant choral, la musique qui s'en dégage, qui donne tout son sens à son oeuvre: « C'est un fantasme romanesque que d'offrir une voix aux gens qui ont vécu les événements ; de faire vivre un petit peu de leur mémoire. »

Ainsi, les trajectoires fictives d'Assem (agent de renseignements français ayant assisté à la capture de Kadhafi), Mariam (archéologue irakienne qui cherche à sauver musées et artefacts de l'avancée de Daech) et Sullivan (l'Américain membre du commando chargé d'éradiquer Ben Laden) font écho à Hannibal (en route vers Rome), Ulysses S. Grant (pendant la guerre de Sécession) et Hailé Sélassié (le Négus, dernier empereur d'Éthiopie). Parce que l'Histoire se répète, à l'instar des ordres, prises de positions et questionnements. Et ce, même si la guerre ne se fait plus comme avant et n'est plus aussi facile à circonscrire dans le temps et l'espace.

« Assem, comme Sullivan, livre une guerre faite de missions, et c'est ce qui marque la modernité des conflits d'aujourd'hui : ils sont devenus permanents et sans fin », note M. Gaudé.

L'auteur évoque d'ailleurs les drones pour étoffer sa réflexion sur la présence physique en zones de conflit. « Aujourd'hui, on peut lâcher une bombe à distance, entre l'heure du déjeuner et celle des devoirs des enfants à la maison... Ce sont autant de points de ruptures avec l'Histoire qu'Assem et Sullivan incarnent, qui rendent plus diffus le sens des batailles qu'ils livrent. »

Culture et conviction

Dans ce contexte, il ne faut pas s'étonner que son personnage de Mariam soit archéologue. Pour l'écrivain, la place de la culture n'est pas que symbole dans son roman, ni dans sa vie : elle relève de la conviction profonde.

« L'année que nous venons de traverser, à Paris, a eu comme effet de concrètement soulever des questions telles : 'Est-ce qu'on continue à siroter un café sur une terrasse ?' ou 'Est-ce que j'achète des billets pour aller voir un spectacle ?' On s'est rendu compte que ce qu'on croyait acquis pour toujours était contesté, fragilisé, et qu'on devrait de nouveau affirmer par nos gestes qu'il s'agit là de choses essentielles à nos vies. »

Non seulement son héroïne est-elle une farouche protectrice des vestiges du passé, elle est aussi une femme charnelle, voulant jouir pleinement de sa rencontre avec Assem.

« De par sa nature sensuelle et son métier d'archéologue, Mariam incarne tout ce que nos ennemis détestent et veulent repousser dans l'ombre: la culture et la femme. »

Il était également important pour lui d'en faire un personnage ancré dans le présent. Et le seul qui n'appartienne pas à la sphère militaire.

Hannibal, Grant et Sélassié d'abord

Curieusement, Mariam aura été la dernière à se matérialiser dans son esprit. Hannibal, Grant et le Négus se sont greffés en premier au thème de la défaite qu'il voulait explorer. Il les a choisis « spontanément », mû par le désir de combler une curiosité personnelle face à ces trois hommes qui ont été « mis à l'épreuve » par la guerre, dans tout ce qu'elle peut révéler de peur, de courage, de folie, de sacrifices. Ils y ont survécu, puis vieilli. Ils ont donc eu le temps de réfléchir à la notion de défaite.

« Dans le cas de Grant - surnommé le boucher - c'est allé encore plus loin: il est sorti de l'humanité, de l'empathie, pour parvenir à ses fins, soutient Laurent Gaudé. Je suis convaincu qu'il a su très vite qu'en tant que général des armées nordistes, il serait amputé d'une part de lui-même et ce, même s'il sortait victorieux de la bataille... »

D'où le thème de la défaite - qui n'a rien à voir avec l'échec que la société occidentale oppose à sa promotion de la réussite, tient-il à nuancer. « Plus on vieillit, plus notre corps abdique devant le temps qui passe, et plus on s'éloigne de nos élans et victoires de jeunesse. La défaite est un moment de l'arc de nos vies. Ce n'est donc pas plus mal de le voir venir, et d'y réfléchir, il me semble », conclut le quadragénaire, philosophe.

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