Prises de paroles de femmes

Marie Brassard et Sophie Cadieux... (La Presse)

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Marie Brassard et Sophie Cadieux

La Presse

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La metteure en scène Marie Brassard et la comédienne Sophie Cadieux ont puisé dans l'oeuvre de Nelly Arcan l'inspiration pour créer un spectacle où ses mots et maux s'expriment haut et fort sur scène. La fureur de ce que je pense est présenté au Centre national des arts, à compter de mercredi soir prochain.

Marie Brassard

Pour la metteure en scène Marie Brassard, La fureur de ce que je pense s'avère « plus pertinent que jamais » quatre ans après sa première représentation. Non seulement parce que les comédiennes sont « plus engagées encore », mais surtout parce que la « grande portée féministe » du spectacle demeure d'actualité. 

« Il existe encore, dans les publicités, cette façon de représenter la femme comme un objet, d'offrir en une des magazines des modèles esthétiques inatteignables parce que retouchés, en plus ! dénonce la principale intéressée. Tant de femmes, et de jeunes femmes de surcroît, sont ainsi mises devant des impératifs de beauté et de performances qui n'ont pas lieu d'exister ! Or, le résultat, c'est qu'elles ne croient correspondre à rien qui vaille, si elles n'arrivent pas à correspondre à cet 'idéal'... »

Marie Brassard insiste : « Il faut faire tomber ces lois imaginaires ! La montée de la droite qu'on observe un peu partout dans le monde va de pair avec le mépris exprimé envers les femmes, entre autres. Il est donc plus que jamais important de parler de ça. De faire une place à une parole comme celle de Nelly Arcan ! »

À l'instar de Sophie Cadieux, l'instigatrice du projet, la metteure en scène a cherché à « focuser non pas sur le personnage public créé par Isabelle Fortin, mais sur son écriture. Une écriture que la femme de théâtre a utilisée tel un prisme, pour en faire rejaillir les couleurs comme autant de thèmes, de facettes de la pensée de l'auteure.

«Je ne voulais pas d'une actrice qui incarnerait Nelly Arcan. Je souhaitais donner des échos à ses mots en mettant l'accent sur ce qu'elle pensait. Or, quelle souffrance, quelle noirceur il y a dans ses textes ! Elle était impitoyable, envers elle-même et avec les autres. Pour avoir une déception si immense, il a fallu qu'elle ait un idéal extrêmement lumineux, à la hauteur de sa déception...», croit Marie Brassard.

Cette dernière a cherché à «musicaliser» sa parole, «pour en faire des chants», résonnant entre les murs des chambres des six comédiennes (Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Evelyne de la Chenelière, Larissa Corriveau, Johanne Haberlin et Julie Le Breton). «Je souhaitais que chaque actrice devienne la créatrice de sa 'chambre', dans la foulée du travail que j'ai l'habitude de faire moi-même. C'était la première fois que je faisais ça avec autant de monde !» lance la metteure en scène en riant, ajoutant la danseuse Anne Thériault à la liste des artistes évoluant sur scène dans le spectacle.

Contrairement à la rivalité féminine si présente dans l'oeuvre de Nelly Arcan, Marie Brassard se réjouit d'avoir vécu le contraire avec sa troupe. «Nous continuons de vivre beaucoup d'entraide, de complicité, de sororité grâce à ce projet. Par-delà l'expérience artistique qu'il représente assurément, il relève aussi d'une expérience humaine à partager avec le public.»

Sophie Cadieux

C'était il y a environ sept ans. Sophie Cadieux, alors «mi-trentenaire», entreprenait une résidence de trois ans à l'Espace GO. Depuis longtemps habitée et troublée par la parole de Nelly Arcan, la comédienne a éprouvé le désir de faire entendre ses mots sur scène. Ils sont devenus la base du processus de création ciselé avec Marie Brassard à la mise en scène et avec la collaboration de six autres comédiennes et d'une danseuse. 

«Sa noirceur est très loin de moi, qui n'ai jamais porté un tel désarroi. J'étais particulièrement intéressée par son regard dur et lucide sur la beauté, la peur de vieillir, ce qui reste de l'enfance et du regard des autres, notamment de la mère, sur soi, quand on devient femme, raconte Sophie Cadieux. En tant qu'auteure, Nelly Arcan avait réussi à nommer plusieurs bobos par rapport au regard impitoyable qu'on a sur soi et les autres, et celui qu'on croit que les autres portent sur soi. Or, la personne avec laquelle elle était la plus impitoyable, c'était elle-même!»

De Putain à Burqa de chair, elle a donc extrait des phrases, des paragraphes. En a fait des collages, que chaque comédienne a par la suite retravaillés pour faire résonner son monologue entre les murs des différentes «chambres» conçues par Marie Brassard. 

Ces textes se font écho et se répondent «pour mettre en valeur la parole» de l'écrivaine. «Pour, le temps de la représentation, plonger les spectateurs dans le noir afin  qu'ils tendent l'oreille, écoutent vraiment ce qu'elle avait à dire. Parce que es questions de fond qu'elle soulève sont là pour durer.»

Dans La fureur de ce que je pense, Sophie Cadieux incarne le chant des mirages. Dans la chambre aux reflets bleutés où elle évolue, elle parle «de l'extrême polaire», d'espace de refuge, du rapport à l'enfance. «On me lie beaucoup à l'enfance, à cause de ma voix, de l'énergie que j'ai et dégage. On ne me voit pas vieillir, on dirait!»

Pourtant, si elle a créé son chant «dans une résistance» a priori, elle ne ressent plus les mots de Nelly Arcan de la même manière aujourd'hui. Quatre ans plus tard, alors qu'elle vient de reprendre les répétitions en prévision des représentations prévues au CNA la semaine prochaine, Sophie Cadieux martèle avec une autre perspective le leitmotiv de son personnage: «Il ne faut pas vieillir, surtout pas!»

«Je vais bientôt franchir le cap de la quarantaine et j'ai, depuis, eu un enfant. J'ai vieilli, je suis devenue une femme en devenant mère», soutient-elle.

« Et puis, il y a aussi le fait qu'à l'instar de plusieurs des comédiennes, je suis maintenant plus âgée que Nelly à sa mort [NDLR Nelly Arcan avait 36 ans lorsqu'elle s'est suicidée]... J'accepte que le temps file, de ne plus jamais être cette fille de 35 ans à qui on en donnait 10 de moins. Je fais le deuil de cette jeunesse qui est tant célébrée dans notre société. C'est une des choses qu'elle nomme clairement, d'ailleurs, Nelly...»

 

Pour y aller

Du 24 au 27 mai, 19 h 30

Centre national des arts

1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca




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