Au nom du peuple des femmes

Brigitte Haentjens... (Archives, La Presse)

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Brigitte Haentjens

Archives, La Presse

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Brigitte Haentjens n'était « pas convaincue du tout » de vouloir a priori transposer sur scène Une femme à Berlin. Elle avait pourtant lu, fait lire et offert en cadeau à plusieurs le journal de Marta Hillers, dans lequel la journaliste allemande relate ce qu'elle a vécu à l'arrivée des Russes dans sa ville, en 1945. La femme de théâtre était néanmoins « agacée » par la mission dont certains semblaient vouloir l'investir d'adapter cette parole pour les planches.

« J'ai eu besoin de temps pour décanter cette parole et me l'approprier dans une démarche artistique sereine, et non portée par la rage ou une émotion primaire, explique Brigitte Haent­jens. On ne peut pas traiter d'un tel sujet, ni monter un tel spectacle dans la colère, parce que ce n'est pas une parole de femme enragée. »

Dans son journal, Marta Hillers traite de viols, de résilience, d'invasion, de résistance, de solidarité féminine et de regards masculins dans des propos consignés avec tantôt un humour grinçant, tantôt une lucidité à donner froid dans le dos.

« C'est clair: ce qu'il nous faut ici, c'est un loup qui tienne les loups à l'écart. Un officier, il faut voir haut, un commandant, un général, ce que je trouverai », écrit la journaliste allemande, le 1er mai 1945.

Au moment où elle inscrit ces mots dans son journal, Marta Hillers a déjà été violée au moins deux fois par des soldats russes. Elle entend donc se trouver un haut gradé pour la préserver d'autres agresseurs... Or, elle s'attachera un peu à ce major, malgré tout.

« Je n'avais qu'une seule intention: que le spectacle ne reste pas figé dans l'Histoire. Je voulais que le texte transcende le temps et l'espace pour parler des femmes en temps de guerre, de l'appropriation de leur corps, d'hier à aujourd'hui, de Berlin en 1945 aux pays sous la coupe de Boko Haram ou de Daesh, par exemple. »

« Nous sommes en guerre en ce moment, y compris aux États-Unis avec l'élection de [Donald] Trump et ce, même s'il s'agit évidemment d'une autre sorte de guerre... » renchérit la metteure en scène. 

Elle cite également les femmes autochtones de Val d'Or dont on refuse de reconnaître qu'elles ont été victimes d'abus. À l'instar de toutes ces femmes de Berlin: le journal de Marta Hillers a non seulement été publié de manière anonyme, en 1954, mais il l'a d'abord été aux États-Unis dans une traduction anglaise.

« Je ne réalisais pas à quel point ce spectacle est politique, soutient Brigitte Haentjens. Si j'en avais été consciente, peut-être que je n'aurais pas eu le courage de le faire... »

La metteure en scène avait découvert Une femme à Berlin « par hasard », attirée par la photo en couverture, sur les rayons d'une librairie, il y a environ sept ans. Or, c'est lorsqu'elle l'a relu à voix haute avec Sophie Desmarais, il y a trois ans, qu'elle a senti comment elle pourrait faire résonner sur scène les mots de cette femme.

Quatre comédiennes...

Comme Brigitte Haentjens travaille la choralité dans ses spectacles depuis presque 20 ans, il n'est guère étonnant qu'elle ait d'emblée demandé à son complice Jean Marc Dalpé d'adapter le texte en le répartissant entre quatre comédiennes: Sophie Desmarais, Louise Laprade, Évelyne Rompré et Evelyne de la Chenelière.

« Cette décision d'avoir recours à quatre actrices, je l'ai prise instinctivement, fait valoir Mme Haentjens. A posteriori, je réalise que cette division m'a permis d'instaurer une collectivité. Dès lors, il ne s'agit pas juste de la parole d'une seule personne, mais de celle du peuple des femmes. Il ne s'agit plus d'une expérience individuelle, mais d'un problème collectif. »

Le quatuor lui permet également une gestuelle qui vient appuyer les propos narrés par l'une ou l'autre. Des gestes qui témoignent entre autres de cette « absence » à son corps qu'une femme peut vivre lorsqu'elle est agressée.

« Je ne travaille jamais le corps comme tel. Les mouvements des comédiennes relèvent de l'interprétation du texte et en installent petit à petit la densité. »

... et un homme

Et si les hommes sont évoqués, un seul prend chair sur scène: Gerd, le fiancé de la narratrice, incarné par Frédéric Lavallée.

« La présence physique de Gerd a été très structurante dans ma mise en scène, parce qu'elle pouvait faire résonner toutes les autres présences masculines », soutient Brigitte Haentjens.

Dans les langues de Molière, Brecht et Tchekov

C'est à la suggestion de Jean Marc Dalpé, qui signe le texte de l'adaptation d'Une femme à Berlin, que les quatre comédiennes ont dû apprendre « phonétiquement » à réciter certaines phrases en allemand et en russe (elles ont d'ailleurs trouvé la première plus difficile à maîtriser que la seconde, selon la metteure en scène).

« Cela place le spectateur dans une position où il ne comprend pas tout, même si on s'est assuré de rendre le contexte assez clair pour permettre au public de saisir l'essentiel », précise Brigitte Haentjens.

Quatre femmes, quatre voix, selon Brigitte Haentjens

Sophie Desmarais

Sophie Desmarais... - image 4.0

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Sophie Desmarais

«C'est la voix du présent. Celle qui raconte ce qui se passe au moment où les événements se déroulent.»

Louise Laprade

«Elle incarne celle qui a publié son journal. Celle qui a le recul nécessaire pour observer les choses et les gens.»

Evelyne de la Chenelière

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Evelyne de la Chenelière

«C'est la voix de la lucidité, de la rationnalité.»

Evelyne Rompré

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Evelyne Rompré

«C'est la voix du coeur, de la sensibilité.»

Pour y aller

Quand: Du 30 novembre au 3 décembre, 19 h 30

Où: Centre national des arts

Renseignements: 613-947-7000 ; nac-cna.ca; 1-888-991-2787

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