M. Schmitt et la fleur de tendresse

Le romancier français (naturalisé Belge, en réalité) amorçait... (Courtoisie)

Agrandir

Le romancier français (naturalisé Belge, en réalité) amorçait mercredi à Orléans son premier tour de piste sur les planches canadiennes. Sa tournée québécoise (24 dates) se poursuit jusqu'au 17 décembre.

Courtoisie

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

CRITIQUE / Le visage poupon, le regard bienveillant et la voix porteuse d'une candeur naturelle, Éric-Emmanuel Schmitt est touchant. Et très crédible en dépit de ses 56 ans, dans la peau - ou la voix, plutôt - de Moïse, ce garçon d'une douzaine d'années qui commence à découvre la vie. Un gamin juif qui, livré à lui-même dans le Montmartre des années soixante, traîne sa solitude et sa naïveté jusque sur le perron de la petite épicerie turque que Monsieur Ibrahim tient la au coin de la rue Bleue... rue installée mercredi soir au Centre des arts Shenkman, le temps d'une unique représentation, donnée à guichets fermés.

L'Arabe du coin (M. Ibrahim se défend bien d'être Arabe, préférant se définir comme 'musulman' et soufi) de ce quartier populaire ne se contente pas de vendre des oranges et du sucre : il est aussi amateur de livres. De philosophie, notamment. Un lecteur éclairé du livre sacré de l'Islam. Mais qui, aux livres, préfère les échanges des conversations. 

C'est donc dans la boutique de M. Ibrahim que Mohammed - rebaptisé « Momo » par l'épicier facétieux - va découvrir Les Fleurs du Coran, ces préceptes lesquelles se cachent peut-être le secret du bonheur et « le ciel qui scintille », laisse présager Schmitt.

Tout doucement, l'épicier apprivoise ce gamin qui, au début, vient surtout lui chaparder des boîtes de conserve, en pensant : « Après tout, ce n'est qu'un Arabe ». Quand Moïse a le sentiment d'avoir été « abandonné deux fois : une fois à la naissance par ma mère. Une fois à l'adolescence par mon père », le vieil homme le console. 

D'anecdote en anecdote, au fil des souvenirs ravivés par « Momo » à présent adulte, ce récit sur la tolérance retrace l'affection grandissante de l'enfant pour ce vieil homme qui finira par devenir son ami, voire une sorte de grand-père tutélaire.

Le gamin - pourtant moins intéressé par les liens entre les trois monothéïsmes que par les sourires de Myriam et l'entrecuisse des filles de joie de la rue du Paradis - en profitera pour découvrir que le « Soufisme » n'est pas une maladie, mais une religion intérieure, « une façon de penser ». 

« J'avais la haine qui se vidangeait », exprimera pourtant Moïse, après avoir prié pour la première fois de sa vie.

Éric-Emmanuel Schmitt a décidé de défendre lui-même, et tout seul, les protagonistes de son roman publié en 2001. L'entreprise était culottée ; le résultat est pourtant convainquant.

Pendant que Momo tire sur le fil de « ses » mémoires, la mise en scène laisse toute la place à l'imagination. Au centre d'un décor minimaliste, un tabouret et quelques caisses de fruits recréent le minuscule commerce. Côté jardin, un fauteuil, une lampe et un livre ressuscitent le bureau paternel (dans la bibliothèque du père de Moïse, avocat, ne trônent que des recueils juridiques, un triste « inventaire des lois » qu'il perçoit comme « la quintessence » de l'humanité). 

À l'Arrière-plan, un monticule de sable ocre et un écran dessinent la terre d'origine de l'épicier, le désert du Maghreb, comme une fenêtre sur le monde. M. Schmitt, lui, prend possession de tout l'espace à pas de velours, donne vie aux accessoires et se permet même d'ouvrir quelques dialogues. 

Des jeux de lumière viennent parfois renforcer l'émotion, mais le texte, suffisamment fort - tant dans le ton dramatique (« Il y a des enfances dont il faut guérir ») que dans les saillies comiques qui fusent (« les mosquée, ça pue des pieds ») - pourrait aisément s'en dispenser.

Auteur à succès de nombreux romans et pièces (dont Le Journal d'Anne Frank, tout récemment repris au Québec par Lorraine Pintal et le TNM), Éric-Emmanuel Schmitt a vu plusieurs de ses oeuvres portées au grand écran, dont Odette Toulemonde et Oscar et la Dame rose, ainsi que Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, adaptée par François Dupeyron en 2003 (avec Omar Sharif), dont l'aspect sucré ne nous avait laissé qu'un souvenir tiède.

Cette adaptation pour les planches (dont M. Schmitt, enfant rebelle qui se serait ouvert au monde à travers la lecture des philosophes, est aussi le metteur en scène) nous a semblé plus réussie. Moins fade. Moins naïve, aussi. Le jeu est sobre, mais vrai, et l'émotion, juste. 

« Écrite en 1999, cette pièce absolument pertinente est devenue essentielle » dans la foulée des attentats parisiens du 13 novembre, a estimé le producteur du spectacle, Didier Morissonneau, en introduction du spectacle.

En ce 16 novembre, décrété Journée mondiale de la tolérance par l'UNESCO, la sage « leçon » (Schmitt n'aimerait sans doute pas le terme) de l'épicier résonnait en tout cas d'un écho particulier.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer