Moby Dick: D'Amour le naufragé

Normand D'Amour, dans Moby Dick de Bryan Perro... (Yves Renaud, fournie par le TNM)

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Normand D'Amour, dans Moby Dick de Bryan Perro et Dominic Champagne.

Yves Renaud, fournie par le TNM

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Le Pequod et son équipage - mené par le vindicatif capitaine Achab - feront leur ultime voyage, samedi soir, sur la scène de la salle Odyssée.

Ce sera leur ultime chance d'harponner l'insaisissable Moby Dick, qui leur échappe depuis des mois qu'ils sillonnent les planches «océanes» du Québec. Les baleiniers ont d'ailleurs échoué dans leur entreprise pas plus tard que vendredi, dans les eaux de la Maison de la culture, où avait été aperçue la baleine albinos...

À bord, un Achab usé jusqu'à la corde, tout comme son interprète, Normand D'Amour, balafré, «épuisé», pressé d'en finir malgré le plaisir qu'il a eu à participer à cette adaptation colossale de l'oeuvre d'Herman Melville. Elle est signée Bryan Perro et Dominic Champagne, ce dernier étant aussi responsable de la mise en scène. Fidèle à sa réputation de créateur «jusqu'auboutiste», Champagne (à qui l'on doit L'Odyssée, Don Quichotte ou Varekai, entre autres) a fait appel à 15 comédiens et quatre acrobates de cirque, ces marins-là pouvant être secoués de façon plus spectaculaire par la tempête qui les attend. Sans oublier les quatre musiciens live ni la chanteuse, qui confèrent à Moby Dick des airs d'opéra-rock.

L'histoire retiendra cette version de Moby Dick comme l'une des productions les plus ambitieuses (et les plus coûteuses... L'Actualité évaluait la facture à un demi-million de dollars) de la décennie, parmi toutes les pièces théâtrales montées au Québec.

Les proportions «épiques» de la pièce ne sont pas exagérées, témoigne Normand D'Amour.

 «C'est incroyable! Les gens n'en reviennent pas. Tu as de l'eau, du feu, des cordages et des lampes partout. C'est très riche, visuellement. Avec les circassiens, on y croit vraiment, à cette chasse à la baleine!»

Quant à la musique de Ludovic Bonnier, elle «nous porte et nous soulève, [nous, les comédiens]. Il a fait un travail extraordinaire, inspiré. Chaque personnage a son air. On est comme dans un film.»

«Et si on a répété autant, c'est justement pour que toute la technique n'avale pas les acteurs», précise le comédien, en rappelant que «le texte est très fort et l'amalgame des deux», éblouissant.

L'aventure a commencé en avril, par «quatre mois de répétitions très ardus, c'était vraiment une grosse machine à monter». Se confiant aux médias au tout début du voyage, le comédien évoquait le «bonheur» de s'être fait offrir sur un plateau d'argent - dès 2013, grâce à sa performance dans la pièce Tout ça m'assassine, où il jouait déjà «un enragé» - le rôle d'Achab, «probablement un des plus gros de [s] a carrière». Il disait souhaiter que cette «épopée extraordinaire» ne finisse jamais.

À la veille de ces ultimes présentations, Normand D'Amour a changé son harpon d'épaule.

«Au fil des mois, j'ai réalisé que ce show me demandait énormément, au niveau physique et mental. [...] Achab souffre continuellement. Je suis toujours en train de vibrer, de trembler, je joue en me crochissant un peu le dos. Et l'intensité que j'y mets me fait suer.»

«C'est un très gros morceau [et] une partie de plaisir, [mais aussi] un cataclysme pour mon corps, qui est très fatigué... Je dois faire trois siestes par jour, je prends des vitamines et j'ai besoin d'une pause de quelques mois.»

La même folie

Il faut dire qu'en même temps qu'il répétait ou défendait la pièce, le comédien tournait quatre téléséries - Yamaska, Mensonges, Ruptures et Subito Texto - et s'occupait en outre de la promotion du film Le garagiste, plus celle du jeu de société L'Affaire Audet - un genre de Clue rehaussé de portions vidéo sur DVD, dans lequel D'Amour campe l'inspecteur Laflamme - et celle de son pub montréalais, Randolph Pub Ludique, où il est possible de jouer à une panoplie de jeux de société et de stratégie.

«J'ai puisé dans mes réserves et je ne suis pas fâché que ça finisse», avoue-t-il, avant d'ajouter qu'il serait très heureux de reprendre le rôle après une pause de plusieurs mois, histoire de se ressourcer à son chalet.

Le rôle d'Achab, personnage tourmenté et obsessionnel s'il en est, lui va comme un gant, dit-il. Voire comme une jambe de bois, ou d'ivoire - celle qu'il soit porter chaque soir pendant 2h30 (avec entracte). «Dans cette folie, s'esclaffe-t-il, il n'y a pas grande différence» entre lui et moi. «Avant la quarantaine, j'ai été un gars hyper-colérique, enragé.»

S'il a réussi à se «débarrasser de tout ça», Normand D'Amour sait facilement, mais «en toute liberté», retrouver cet état.

Ce dernier jubile en évoquant «la grandiosité» du personnage: l'impitoyable «Achab veut se battre contre la Nature, se battre contre Dieu lui-même». Un «géant» dont la colère sourde mais permanente l'empêche de sortir de «la relation amour-haine qu'il a contre cette baleine qui le hante».

Ce rôle d'infirme - Achab traîne sa colère en faisant claquer sa jambe en ivoire sur le pont du Pequod - résonne d'un écho très intime pour Normand D'Amour, dont le père, danseur, a perdu l'usage de ses jambes dans un tragique accident en 1962. «Moi, j'étais dans le ventre de ma mère, quand c'est arrivé, alors toute la peine, la rage, la colère et la peur qu'elle a vécues, j'ai reçu tout ça. Et j'ai vécu avec ce poids pendant 40 ans.»

Soir après soir, dès qu'il enfile sa jambe de "bois", le comédien se sent replonger dans ses souvenirs, lui qui, enfant, aidait son père à mettre ses prothèses avant de se rendre au travail. «Ça me ramène tout le temps à cette partie de ma vie, [aux côtés de] cet homme qui vivait sa rage sans jamais l'exprimer. Et ça me fait un bien énorme de passer à travers ça.»

Fable écolo

Coïncidence, Moby Dick se termine à la veille de la Conférence de Paris sur le climat.

Or, Dominic Champagne, militant dont les positions contre les politiques énergétiques sont notoires, a trouvé en Moby Dick l'oeuvre idéale pour monter une fable écolo. Car, jusqu'au XIXe siècle, on chasse moins la baleine pour sa chair que pour sa précieuse huile, laquelle sert de combustible pour les lampes.

Un «carburant» pré-industrialisation, évoque Melville, qui fut aussi marin.

Pour y aller

Quand? Samedi soir, 20h

Où? Maison de la culture

Renseignements: 819 243 2525 ou www.salleodyssee.ca

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