Mosaïque royale

Étienne Pilon, dans la peau de Richard II... (Courtoisie)

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Étienne Pilon, dans la peau de Richard II

Courtoisie

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Dans l'inépuisable manne du répertoire classique, les grandes sagas historiques de Shakespeare semblent particulièrement se prêter au montage artistique.

Avec les représentations de Five Kings, l'histoire de notre chute, Ottawa devrait donc être l'occasion d'un marathon shakespearien qui ressemble aux «visionnements en rafale» à la mode. À chaque représentation, les spectateurs pourront assister à la totalité du cycle (cinq heures avec entractes), un peu comme s'ils regardaient d'une traite la saison complète d'une série télévisée. Au programme? Nos cinq dernières décennies, rythmées par l'avidité du pouvoir, intemporel lui.

Orson Welles a osé le montage-fleuve en son temps, dans toute sa splendeur mégalomane, avec une adaptation scénique puis cinématographique de la double tétralogie des Henry et Richard de Shakespeare. Le spectacle était alors sous-titré Chronique de la décadence de la chevalerie (1938).

Règnes sanglants

Soixante-dix-sept ans plus tard, les créateurs de Five Kings reprennent le flambeau wellesien pour raconter à leur manière les règnes sanglants de ces rois organisés selon les clans rivaux des Lancaster et des York, lesquels s'affrontaient pour le trône d'Angleterre.

Nul besoin d'être spécialiste pour y discerner matière à un trépidant soap opera, dont les résonances se sont modernisées sous la plume d'Olivier Kemeid.

Ni traduction, ni adaptation, son texte vogue librement au gré des personnages élisabéthains et de leurs mythiques manigances.

«Les figures du pouvoir n'ont jamais changé, elles ont toujours soif de puissance, se trahissent, sombrent dans la corruption. Je décris mon monde, je propose une réflexion sur la mise en place

d'un état moderne ces 50 dernières années.»

Olivier Kemeid

En s'amorçant en février 1965, c'est-à-dire en pleine Révolution tranquille, la pièce traverse chronologiquement les décennies, chacune dominée par un roi. Et jette insidieusement les jalons d'une chute annoncée.

Les années 1970? «L'utopie collective, une décennie passée à imaginer que tout est possible, jusqu'à la rupture des années 1980, l'échec référendaire, la montée de l'individualisme en Occident et la débâcle du clan communiste.»

Olivier Kemeid remarque «un abandon du peuple de la part de la classe dirigeante», mentionne aussi bien le chaos de l'éclatement de la figure politique que l'avènement de la mondialisation et ses dérives.

«Les hommes politiques des années 1960 bénéficiaient d'une légitimité, je pense notamment à Lester B. Pearson, Jean Lesage ou encore Charles de Gaulle, qui représentaient de grandes figures patriarcales. Aujourd'hui, la fonction politique s'est effritée au point d'être complètement dévoyée et sujette aux sarcasmes. Que s'est-il passé?»

Mal d'un (demi) siècle autant que fable intemporelle, Five Kings, l'histoire de notre chute met en scène trahisons, lutte des classes, petite et grande histoires. Chacun est libre d'apposer sa propre interprétation sur un canevas inégalé.

Décidément, Shakespeare reste le premier homme de théâtre, l'homme de toutes les situations, celui qui a su avant tous comprendre l'inconscient, mettant au jour si admirablement la complexité de l'âme humaine, se jouant des mauvaises manières des uns et des folies et douleurs des autres. De nous-mêmes. Un aiguiseur de passions. 

Un fascinant miroir.

Ce que dit Olivier Kemeid des cinq rois et des comédiens qui les incarnent

Richard II, le roi de neige: «Plus la pièce avance, plus il se dissout»

Il bénéficie d'une légitimité politique et tente de préserver la paix. Pour y parvenir, il doit faire exiler son cousin et saisir les richesses de sa tante. Cette rupture familiale lui coûtera son poste et sa vie.

Cette première partie est rattachée aux années 1960, où certaines figures légitimes d'une autre génération doivent céder leurs fonctions parce qu'elles ne comprennent pas le changement de garde.

Il fallait un acteur à la fois puissant et fragile, ce qu'incarne Étienne Pilon.

Henri IV, le roi de feu: «Un assoiffé de pouvoir»

Il manigance et fait tout pour accéder à la Couronne. Quand il réussit son coup d'état, il se rend compte de l'horreur de la situation. Richard II va être assassiné. Henri IV représente ces personnages qui n'aspirent qu'à une chose: détenir le pouvoir. Le jour où ils y parviennent, commence alors leur chute. Son règne est transporté dans les années 1970.

Olivier Coyette interprète Henri IV et Jean Marc Dalpé, Falstaff, un personnage mythique qui fut joué par Orson Welles. «Il nous fallait un acteur qui soit aussi auteur, sensible au verbe. Jean Marc Dalpé a enseigné et traduit Shakespeare.»

Henri V, le roi de fer: «Fils raté, puis restitué»

Il commence par se morfondre dans les tavernes et, contrairement aux autres, se mélange au peuple. C'est un fils raté qui va tenter de se remettre en selle pour regagner l'amour du père. Il lui offrira même la tête de l'ennemi.

Shakespeare le dépeint comme un grand roi, mort jeune, mais qui fut capable d'envahir la France avec une petite troupe de chevaliers.

L'affrontement entre la France et l'Angleterre de cette époque est transposée aux conflits entre le Moyen-Orient et l'Occident, à la fin des années 1980, début des années 1990. On peut penser à l'invasion de l'Irak ou de l'Afghanistan.

Nous cherchions un comédien avec de la fougue. Emmanuel Schwartz avait fait ses preuves avec le rôle d'Énée dans L'Énéide (2007).

Henri VI, le roi de sable: «Le roi qui ne voulait pas être roi»

Il est le fils d'une alliance mixte, du rapprochement entre deux peuples pour favoriser la paix. Pourtant, l'anarchie le plus totale va avoir lieu. Cette période est transposée aux années 1990, avec l'apparition du terrorisme.

Le rôle a été confié à Jonathan Gagnon, un acteur de Québec. Il dégage une bonhomie et une tendresse incroyables. On ressent beaucoup de compassion à son égard.

Richard III, le roi de sang: «Un roi sans merci»

Grand criminel, il est prêt à assassiner sa propre mère. Pour la première fois dans l'histoire de la dramaturgie, Shakespeare en fait un personnage qui confie ses crimes directement au public. Et ça plaît! Une technique que l'on retrouve aujourd'hui, notamment dans la série House of Cards, avec l'acteur Kevin Spacey.

Nous avons fait de Richard III un individu médiatique, parangon du marketing politique. Il est interprété par Patrice Dubois (le directeur artistique du spectacle), qui sait à la fois se faire glaçant et séduisant.

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