Ric(h)ard souverain au CNA

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La distribution de la pièce de théâtre Richard III, composée de plusieurs comédiens bien connus, a de quoi impressionner

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Tragique, comique, épique, Richard III débarque dès mardi au Théâtre français du Centre national des arts. Avec une distribution imposante, de Sébastien Ricard à Marc Béland, en passant par Sophie Desmarais, Sylvie Drapeau, Monique Miller, Gaétan Nadeau et Paul Savoie, entre autres, la plus récente création de la metteure en scène Brigitte Haentjens plonge dans un univers shakespearien dépoussiéré, modernisé, laissant voir près de 500 ans plus tard toute la pertinence d'un texte historique qui rime avec politicaillerie, domination et subversion.

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L'acteur Sébastien Ricard incarne le difforme souverain dans Richard III.

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Ricard, un roi et son abyme

«Mon bilan? Toujours vivant!» s'exclame en riant Sébastien Ricard, commentant son passage au Théâtre du Nouveau-Monde dans Richard III, la pièce ayant tenu l'affiche pendant 28 représentations devant plus de 18 000 spectateurs.

«On a tous survécu, dans le bonheur et avec tous les honneurs!»

Car c'est précédé de critiques dithyrambiques qu'arrive au Théâtre français du Centre national des arts la plus récente création de Brigitte Haentjens.

«Richard III est une sorte d'aboutissement pour moi. J'ai fait plein de choses avec Brigitte, mon parcours semblait pointer vers ça, vers un personnage plus grand que nature, vers une production de cette envergure.»

Son chemin - impressionnant - est marqué de rôles significatifs, incarnés avec brio dans Vivre, Woyzeck, L'Opéra de Quat'sous et l'inoubliable La nuit juste avant les forêts, un solo étourdissant de mots qui commande une maîtrise irréprochable. Comment surpasser un tel exploit?

«Il y a une parenté entre le protagoniste dans La nuit et Richard III, explique-t-il. Ils ont tous deux ont un côté performatif, très athlétique. Politique, aussi. Ce sont toutes des caractéristiques que j'aime dans le théâtre.»

Pour se glisser dans la peau du difforme souverain shakespearien, un défi s'ajoute toutefois, celui de porter - pendant deux heures et demi - une bosse accentuant la déformation physique et une semelle compensée qui trafique sa démarche.

Temps, rigueur et passion, c'est ce qu'il aura fallu pour arriver au résultat final.

«Brigitte a mûri son projet pendant cinq ans. Avant même le début des répétitions, il y a eu un travail de fond avec Jean Marc Dalpé à la traduction et Mélanie Dumont à la dramaturgie. On a abordé la pièce avec une conscience des enjeux politiques qui résonnent encore, malgré les époques qui nous séparent. Elle a su installer un climat de création exceptionnel, la distribution est constamment portée par le désir de se dépasser.»

Corrompre le public

Durant la pièce, les spectateurs se feront complices de Richard III, celui-ci s'adressant parfois à la foule, en fin manipulateur qu'il est, devenant presque attachant.

«C'est une manière de corrompre le public qui sera témoin de toute l'histoire, fait-il valoir. Voici le jeu de massacre auquel vous assisterez et, en y assistant, vous êtes des participants, nous dit Richard. Le public - presque à son corps défendant - devient complice d'une mascarade où les mots, les promesses et le langage sont manipulés.»

Pour Sébastien Ricard, il y a donc un parallèle évident avec l'actualité, les électeurs acceptant de jouer le jeu politique, celui-ci étant trop souvent basé sur le mensonge.

Et pourtant, Richard III n'est peut-être pas aussi noir qu'on pourrait le croire. «C'est un homme qui a beaucoup de profondeur, souligne-t-il. On en vient à comprendre qu'il n'est pas un psychopathe. Il a un sommeil impossible, une vie intérieure bouleversée, tracassée. Sa faille, c'est qu'il est un homme avec une conscience et tous ses abymes. Et sa conscience aura raison de lui. Et ça, je trouve qu'on le révèle bien.»

L'auteur et traducteur Jean Marc Dalpé... (Olivier Pontbriand, Archives La Presse) - image 3.0

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L'auteur et traducteur Jean Marc Dalpé

Olivier Pontbriand, Archives La Presse

Shakespeare au royaume de Dalpé

Jean Marc Dalpé connaît bien Shakespeare, qu'il enseigne depuis des années à l'École nationale de théâtre du Canada. Mais pour lui, son oeuvre est un puits sans fond de découvertes. «Avec mes étudiants, je découvre à chaque année de nouvelles choses dans Richard III

Le Franco-Ontarien s'attaquait donc à Richard III avec «une certaine expérience derrière la cravate», lui qui nous a offert Hamlet en 2011, sans oublier les autres grands classiques auxquels il s'est frotté, notamment l'Opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht et Molly Bloom de James Joyce.

Il a mis deux ans de recherche, de lecture, de relecture et de coupures pour en arriver à une version qui dure deux heures et demi, la pièce originale en faisant presque le double.

«Même si l'oeuvre m'est familière, j'ai passé des semaines à analyser chaque moment, chaque personnage, explique l'écrivain, poète et acteur. Avant de traduire, il faut avoir une excellente compréhension du texte. J'essaie de me mettre dans la tête de l'auteur et de déchiffrer ses intentions, là où il veut faire rire, là où il veut faire monter la tension dramatique.»

Épaulé par la metteure en scène Brigitte Haentjens et Mélanie Dumont, sa «lectrice privilégiée à l'oeil de lynx» comme il la surnomme, M. Dalpé a fait des coupures importantes au texte, sans pour autant en toucher la structure.

«J'ai sorti ma chainsaw, s'exclame-t-il en riant. Richard III a été écrit en 1592. Même si son propos est toujours d'actualité, certaines choses datent et les goûts du public ont changé.»

Respecter l'esprit de l'auteur sera déterminant tout au long du processus. «Ce qui est formidable avec Shakespeare, c'est qu'il comprend très bien l'action dramatique, souligne-t-il. Comme lui, tous mes choix servent à faire avancer l'action, efficacement et rapidement, sans perdre de couches de sens. Je veux que le texte soit punché, qu'il fasse réagir le public.»

Alors que certains traducteurs tiennent à comparer diverses traductions avant d'entamer leur travail, M. Dalpé fonctionne autrement.

«Je m'interdis tout regard sur les autres traductions françaises afin de ne pas être contaminé par les choix des autres. J'analyse plutôt les différentes versions anglaises qui existent. Cela dit, il y a dans l'original quelques vers que les Anglais n'arrivent même pas à comprendre eux-mêmes, dit-il en pouffant de rire. Alors là, seulement là, j'ai lu quelques lignes traduites par François Victor Hugo, question de voir le sens qu'il a donné à ces vers obscurs.»

Quand on lui demande ce qu'il a entendu de son oeuvre le soir de première au Théâtre du Nouveau Monde, le fidèle complice de Brigitte Haentjens ne peut s'empêcher de rire aux éclats pour ensuite laisser filer un long silence avant de répondre, les souvenirs remontant très certainement à la surface.

«J'ai suivi la création depuis les débuts, je savais que la production était solide, affirme-t-il, la fierté dans la voix. Cela dit, j'étais nerveux, je tendais une oreille sur l'action devant moi pendant que l'autre était dans la salle en train d'essayer de deviner ce qui se passait dans la tête et le coeur des spectateurs. J'écoutais leurs moindres réactions pour voir s'ils répondaient aux endroits voulus. Je suis content du travail accompli, d'avoir donné aux comédiens un texte qu'ils prennent plaisir à jouer et que, de toute évidence, le public aime entendre.

Après de nombreux mois de fréquentation assidue avec son personnage principal, qu'en est-il de sa «version 2015» de Richard III? Encore là, Jean Marc Dalpé mûrira bien sa réponse avant d'émettre un son.

«Richard III, ouf... dit-il pensif. Shakespeare lisait Machiavel à l'époque, il connaissait bien Le Prince, et il s'en est inspiré pour créer son protagoniste. Richard fait tuer dans la pièce, il est une sorte de Michael Corleone, de parrain. Mais c'est avant tout un menteur, un fin manipulateur. Rarement il ne dit ce qu'il pense vraiment. Toujours il ouvre la bouche pour mentir et obtenir quelque chose de sa prochaine victime. Ça vous rappelle quelques politiciens, ça?»

Jean Marc Dalpé parlera de sa traduction de Richard III lors d'une causerie en français présentée dans le cadre du Ottawa International Writers Festival. L'événement aura lieu le 22 avril, à 17h, au Foyer du Théâtre du CNA. Pour y assister, signalez votre intérêt au theatrefrancais@nac-cna.ca.

«Son rapport avec les femmes est passionnant», affirme... (Courtoisie) - image 4.0

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«Son rapport avec les femmes est passionnant», affirme l'interprète de Richard III, Sébastien Ricard. «Elles sont ses véritables adversaires.»

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Les femmes et Richard III

«Son rapport avec les femmes est passionnant, affirme Sébastien Ricard. Elles sont ses véritables adversaires, elles l'obligent à s'engager dans de longs échanges où il doit se dépasser dans l'éloquence et l'argumentation. Ça lui prend tout son savoir et son génie pour arriver à bout d'elles.»

«On peut faire plusieurs lectures des personnages féminins et masculins de Shakespeare, avance Jean Marc Dalpé. Les archétypes masculins ont un regard misogyne sur la femme, on peut facilement voir en lui un auteur misogyne. Cela dit, on peut aussi poser un regard féministe sur la pièce. Bien sûr, les femmes ont très peu de pouvoir, mais elles se battent avec les mots. Pensons à la reine Élisabeth, un adversaire redoutable de Richard, elle est la plus grande opposante à sa volonté. Et elle y arrive par la puissance des mots.»

«Sur le plan dramaturgique, les femmes permettent les plus belles scènes, les scènes de dialogue, car Richard doit déployer tout son vocabulaire et son art oratoire», explique Brigitte Haentjens. Quant à sa mère, la duchesse d'York, elle aura un ascendant sur lui toute sa vie durant. «La faille de Richard, c'est la haine de soi qui est le fondement de sa psyché, ajoute-t-elle. Non aimé, non regardé par sa mère, il traîne cela comme un poids. Richard est un combattant capable d'aller jusqu'au bout, mais les gouffres l'attirent.»

Pour y aller

QUAND? Du mardi 21 avril au samedi 25 avril

OÙ? Centre national des arts

RENSEIGNEMENTS: Billetterie du CNA; TicketMaster.ca, 1-888-991-2787

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