Les francos sous-représentés aux Juno

Le gala des Prix Juno se tiendra dimanche... (Sean Kilpatrick, La Presse canadienne)

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Le gala des Prix Juno se tiendra dimanche au Centre Canadian Tire.

Sean Kilpatrick, La Presse canadienne

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D'un côté, les Juno, qui prétendent couronner les meilleurs de l'industrie musicale d'un océan à l'autre depuis 47 ans. De l'autre, les Félix, créés en 1979 pour mettre de l'avant les artistes et artisans de la musique québécoise francophone. Ces prix, bien qu'ils offrent visibilité et reconnaissance du milieu de part et d'autre, n'arrivent toujours pas à ouvrir un vrai dialogue entre les deux solitudes. Regards croisés sur les enjeux de représentation identitaire, les jeux de comparaisons et le rapport du public à «ses» artistes.

«Vous voulez un gala des Juno inclusif et qui reflète vraiment la musique canadienne? Il faut que le Québec y ait sa place!» lance Steve Jolin, le fondateur de Disques 7ième Ciel qui héberge entre autres Koriass, Manu Militari, Brown et Alaclair Ensemble.

M. Jolin déplore que le prix décerné à l'Album francophone soit toujours remis hors ondes, aux Juno. Tout comme il remet en cause le fait qu'aucun artiste de langue française ne soit invité à fouler la scène lors du gala dominical télévisé. D'ailleurs, exception faite de la ministre du Patrimoine Mélanie Joly, qui prendra la parole dimanche, aucun des animateurs ou présentateurs du gala n'est francophone.

Le fondateur de Disques 7ième Ciel, Steve Jolin.... (Courtoisie) - image 2.0

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Le fondateur de Disques 7ième Ciel, Steve Jolin.

Courtoisie

«Ça prouve, selon moi, qu'on n'accorde encore que peu ou pas d'importance aux artistes québécois», s'indigne le producteur.

Koriass en prestation... hors ondes

En fait, seul Koriass livrera une prestation en français dans le cadre des Juno. Or, il le fera lors du Dîner de gala et de remise de prix de samedi. C'est au cours de cette soirée que le rappeur saura également s'il met la main sur le trophée pour l'Album francophone de l'année, catégorie dans laquelle il est en lice pour Love Suprême, au côté de Karim Ouellet (Trente), Yann Perreau (Le Fantastique des astres), Fred Fortin (Ultramarr) et Laurence Nerbonne (XO).

«J'ai eu beau insister, je n'ai pas été capable de convaincre l'organisation de lui laisser prendre le micro dimanche», soutient Steve Jolin.

Ce dernier entend néanmoins profiter de son passage à Ottawa pour «se faire entendre» des divers intervenants de l'Académie canadienne des arts et des sciences de l'enregistrement (ACASE) en charge des Juno.

Soumettre en fonction du genre, pas d'une langue

La directrice générale de l'Association des professionnels de... (Patrick Woodbury, Archives Le Droit) - image 3.0

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La directrice générale de l'Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM) et présidente de l'Alliance nationale de l'industrie musicale (ANIM), Natalie Bernardin

Patrick Woodbury, Archives Le Droit

«Je ne remets pas en question la place de Drake dans le milieu du rap et du hip-hop, mais ça n'a quand même pas de bon sens qu'il n'y ait jamais d'artiste québécois finaliste dans cette catégorie! Je veux bien croire que les ventes ne sont pas prises en considération par le jury dans l'évaluation des albums soumis, mais en ce moment, ça devrait s'appeler 'Best English Rap Album', parce qu'à mes yeux, ça ne tient tout simplement pas compte de l'impact et de la qualité du rap québécois», fait valoir Steve Jolin.

Ce qui ne l'a pas empêché, cette année encore, de soumettre les disques de ses protégés (Koriass et Brown) dans ladite catégorie rap, en plus de celle de l'Album francophone, «par principe» plus que par réel espoir.

De l'avis de Natalie Bernardin, qui cumule les postes de directrice générale de l'Association des professionnels de la chanson et de la musique (APCM) et de présidente de l'Alliance nationale de l'industrie musicale (ANIM), soumettre tous azimuts devrait relever du réflexe, du moins aux Juno. 

«Il faut que les artistes francophones arrêtent de se voir juste comme des francophones! Leur talent, ce qu'ils créent, ne tient pas qu'à la langue dans laquelle ils s'expriment!», dit Natalie Bernardin.

Il n'en demeure pas moins qu'au fil des ans, rares ont été les Québécois à figurer parmi les finalistes dans les catégories plus générales. Parmi les exceptions confirmant la règle, Céline Dion est dans la course au Juno de l'Album de l'année avec Encore  un soir, cette année. Au début des années 70, Ginette Reno (qui cumule quatre Juno) a cueilli trois trophées en tant qu'Interprète féminine. Mais depuis 2003 (et outre Céline), seuls Daniel Bélanger, Boom Desjardins, Pierre Lapointe, Gregory Charles et Pascale Picard ont été retenus dans la catégorie rebaptisée Artiste de l'année.

Autre exemple probant: L'amour est dans tes yeux de Martine St-Clair et Vivre dans la nuit de Nuance sont les uniques chansons en français ayant pu prétendre au titre de simple de l'année depuis... 1986.

Mme Bernardin admet qu'il reste «beaucoup de travail à faire» pour assurer une représentativité juste dans les nominations et les cercles décisionnels. À ce chapitre, elle salue l'exceptionnelle «quasi parité» linguistique au sein du comité hôte d'Ottawa, qui s'est entre autres assuré d'inclure des artistes québécois, franco-ontariens et acadiens dans les différentes vitrines proposées aux amateurs de musique tout au long de la dernière semaine.

«Tenir les Juno à Ottawa, en cette année du 150e de la Confédération, c'est une occasion de construire des ponts et de démontrer à l'ACASE que la francophonie est vibrante et rassembleuse», explique-t-elle.

Elle milite aussi pour qu'à l'avenir, au moins un siège soit réservé à un(e) francophone sur le comité de la ville hôte des Juno, et ce, «que l'événement ait lieu à Halifax ou Calgary».

«Pour le moment, une seule place est dédiée soit à un représentant de la communauté francophone, soit à un représentant des Premières Nations. Nous devrions avoir, à chaque fois, chacun notre siège», martèle Natalie Bernardin.

Émilie-Claire Barlow

Émilie-Claire Barlow... (Archives, La Presse) - image 4.0

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Émilie-Claire Barlow

Archives, La Presse

La chanteuse Émilie-Claire Barlow a quant à elle remporté un Juno et un Félix pour son album Seule ce soir, en 2013. Un rare doublé, d'autant qu'elle a raflé lesdites statuettes dans la catégorie Album jazz de l'année - Interprétation avec un disque uniquement composé de chansons dans la langue de Molière. 

Pourtant, quand est venu le temps de soumettre Seule ce soir aux Juno, la Torontoise a hésité. «Je me suis sentie obligée de choisir entre Album francophone et 'ma' catégorie jazz. J'ai pris la chance de le soumettre dans la catégorie Album jazz - Interprétation, comme si j'avais à être stratégique pour maximiser mes chances de gagner. Peut-être que plusieurs artistes québécois se sentent comme ça, au moment de soumettre leur disque...»

À sa «grande surprise», elle a récolté le Juno. Puis un Félix. «L'un et l'autre s'avèrent une reconnaissance de mes pairs qui est toujours appréciée. Mais parce que le plus gros de mes ventes d'albums et de mes tournées se font au Québec, le Félix a certainement eu un plus gros impact», mentionne-t-elle.

Loin des yeux, loin du coeur?

Dès lors, comment explique-t-elle le peu d'intérêt que semblent soulever les Juno au Canada? L'interprète francophile rappelle que les prix canadiens, contrairement aux Félix, souffrent de la comparaison avec les prix Grammy: «Les galas des Juno ne bénéficient pas du tout des mêmes budgets de production!»

C'est sans compter que plusieurs vedettes d'ici, tels The Weeknd, Drake, Justin Bieber ou Shawn Mendes, se font très présents aux États-Unis - notamment parce qu'il y est plus facile de tourner à moindres coûts qu'au pays, souligne Émilie-Claire Barlow. Avec pour résultat que les gens ne sont parfois même pas conscients qu'ils sont Canadiens, ce qui les empêche de s'identifier à eux.

«Plusieurs artistes anglophones envient les Québécois, entre autres parce qu'il existe un lien réel et solide entre les artistes et leur public. Nous n'avons pas vraiment ce genre de relation, au Canada anglais», conclut la Torontoise.

Le regard lucide de Charles Richard-Hamelin

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Charles Richard-Hamelin

Archives, La Presse

Récemment à l'affiche avec l'orchestre du Centre national des arts, Charles Richard-Hamelin participait à une discussion d'après-concert en compagnie du chef d'orchestre italien Carlo Rizzi. Avec le souci de s'exprimer à parts égales en anglais et en français, il a évoqué la fulgurance de son parcours international depuis sa médaille d'argent au Concours international de piano Frédéric-Chopin de Varsovie, en 2015. Mais n'a jamais évoqué sa nomination aux Juno au cours de la discussion publique. 

Malgré ses nombreux prix et nominations, le pianiste originaire de la région de Lanaudière au Québec reste discret sur ses lauriers. Son premier disque solo consacré aux dernières oeuvres de Chopin (Analekta, 2015) a reçu un Félix à l'ADISQ. Son deuxième opus, Beethoven, Enescu & Chopin: Works for Piano (Live), est sélectionné dans la catégorie Album solo ou ensemble de chambre aux Junos, cette année. 

Loin des sérénades habituelles, le pianiste pose un regard lucide sur cette récompense, certes illustre pour les Canadiens, mais loin d'être majeure en musique classique.

«Ma nomination aux Juno m'offre une belle visibilité ainsi qu'une reconnaissance certaine de l'industrie, confiait-il en entrevue, il y a quelques semaines. Mais comme ma collègue Janina Fialkowska, qui a été nommée huit fois sans jamais remporter de prix, je pense que ce concours ne nous pas affecte beaucoup. En définitive, gagner ou pas, les répercussions sont minimes pour la musique classique. D'être nommé, c'est le fun, mais je n'ai aucune attente. Je suis simplement content de faire partie de cette belle brochette d'artistes.»

Il y a des reconnaissances plus décisives que d'autres, poursuit-il, en prenant exemple sur sa performance à Varsovie en 2015. «Grâce à elle, j'ai mené une carrière nationale et internationale», résume le musicien régulièrement invité sur les scènes d'Asie et d'Europe.

 Aux Junos, les autres finalistes de sa catégorie sont Janina Fialkowska, Matt Haimovitz, New Orford String Quartet et Stewart Good-year.

Maud Cucchi, Le Droit

Gala 2017 : qui chantera?

Michael Bublé s'étant désisté pour prendre soin de son fils aîné atteint du cancer, ce sont le rockeur Bryan Adams et l'humoriste Russell Peters qui animeront le gala de dimanche soir, au Centre Canadian Tire. 

Des prestations de Shawn Mendes, Alessia Cara, Ruth B, Arkells, Billy Talent, Dallas Smith, Judy Talk, The Strumbellas et Sarah McLachlan sont prévues au cours d'une soirée exceptionnement prolongée d'une trentaine de minutes de musique pour l'occasion. 

Les Ottaviens de la formation A Tribe Called Red fouleront également les planches, alors que Feist rendra pour sa part hommage au regretté Leonard Cohen dans un numéro spécial.

L'événement sera diffusé en direct sur les ondes de CTV à compter de 18 h 30.




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