Une île appelée Alejandra Ribera

La posture de l'observatrice, de l'oiseau survolant patiemment le lieu où il... (Courtoisie)

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Courtoisie

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La posture de l'observatrice, de l'oiseau survolant patiemment le lieu où il aspire à se poser : en atterrissant à Montréal, il y a quatre ans, Alejandra Ribera s'est sentie étrangère, parce qu'elle ne parlait pas français. Or, elle a tout apprivoisé : la « solitude imposée », les repères et références à rétablir, une nouvelle langue, un autre espace à habiter, d'où se déployer et créer la musique servant d'écrin à sa sérénité de femme et d'artiste de 34 ans. L'on ne s'étonne donc pas que sur son troisième album, This Island, elle se permette de laisser vibrer et parler les silences.

« Durant mes premiers mois à Montréal, j'ai beaucoup cherché Provigo dans les dictionnaires, avant de comprendre qu'il s'agissait d'un magasin, raconte la native de Toronto en rigolant doucement. C'est ça, vivre sans contexte. »

Cet exercice d'adaptation, elle a toutefois dû le refaire lorsqu'elle a choisi de déposer ses pénates à Paris, il y a deux ans. « J'ai eu l'impression de devoir réapprendre à parler français ! » lance Alejandra Ribera en éclatant carrément de rire, cette fois, à l'autre bout du fil.

Or, elle livre seulement quelques mots dans la langue de Molière sur Undeclared War - en plus de quelques autres dans la langue de son père argentin sur Will Not Drown - car c'est en anglais qu'elle se livre, ici. C'est la langue de sa mère écossaise qui est remontée à la surface, pour occuper l'espace par-dessus l'Atlantique. Quand elle a ressenti le « mal du pays ».

De lumière et de simplicité

Cela dit, Alejandra Ribera chante transportée par des mélodies gorgées de lumière, et notamment des cuivres dont les arrangements signés Bryden Baird (Feist) éclairent ici et là quelques zones d'ombre. Il en résulte une plus grande cohésion de l'ensemble.

« Cette cohésion vient de mon intention de proposer quelque chose de plus simple, de plus classique et d'intemporel, précise-t-elle. En fait, je souhaitais rendre l'essence de chaque chanson en me rapprochant des ambiances et de la complicité développées sur scène avec mes deux amis musiciens (les Montréalais Jean-Sébastien Williams et Cédric Dind-Lavoie) au cours de la tournée de La Boca. »

Vocalement aussi, Alejandra Ribera a cherché à « faire plus avec moins ». 

« J'ai appris de mes musiciens à écouter pour sentir les silences entre les phrases, et les laisser respirer. Des fois, les silences parlent plus fort que les mots... Ça s'est aussi reflété dans mon écriture. »

D'ailleurs, si c'est l'image du phare qui l'avait guidée lors de la création du précédent La Boca (2014), elle a cette fois mis le cap sur une île. Tour à tour lieu où panser seule ses blessures (la perte d'un ami proche) et terre à découvrir, ouverte sur l'horizon (y compris d'un nouvel amour). Cet endroit isolé d'où il est possible d'admirer les couchers de soleil ou de voir venir les tempêtes.

Une île. Son île. Celle qu'elle porte en elle. Baignée par les eaux des exils et des séparations (parfois souhaités, parfois non). Ce qui ne la rend pas moins perméable aux (é)mouvances des vagues et ressacs de ce et ceux qui l'entourent. 

L'écho d'Orlando

À preuve, ces mots : « I am Orlando. You are the world/I dive deeper. When I emerge/Heavy with light, salt and sweat/Awakening from another death », chante-t-elle sur un titre qu'on pourrait croire écrit à la suite de la tragédie survenue au bar gai Pulse, en Floride, en juin dernier.

Ces phrases, Alejandra Ribera les a pourtant couchées sur papier dans la foulée de l'attaque à Charlie Hebdo, en janvier 2015, alors qu'elle venait de s'installer à Paris.

« J'ai écrit la chanson en pensant au film Orlando, adapté du roman de Virginia Wolf, au cours des trois jours suivant la tragédie de Charlie Hebdo... On l'a enregistrée il y a environ un an et j'en ai reçu le mix final juste après la fusillade à Orlando... Ç'a été un moment super bizarre... »

À ses yeux, un tel exemple de troublante coïncidence reflète le « travail » de l'artiste, « sensible à toutes ces vibrations subtiles ». 

« C'est parfois plus difficile de vivre dans le monde, car un tel 'don' vient avec son lot de responsabilités. »

D'où l'importance d'endiguer les flots, pour créer et chanter sans se laisser engloutir. « Le danger de se noyer est toujours présent... J'y ai déjà fait face à quelques reprises,  avoue-t-elle. Composer avec un divorce à 27 ans, changer de pays et devoir reprendre ses repères dans une autre culture,  dans une autre langue, m'a permis d'apprendre à prendre le recul nécessaire pour me protéger. »

Et pour déplier ses ailes, s'envoler afin de mieux tendre son regard vers le large sans craindre de se perdre de vue.

Pour y aller

Le 17 mars, 20 h

Centre national des arts

1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca

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