Agnes Obel: les secrets de la transparence

Après avoir vendu plus d'un million d'exemplaires de ses deux premiers albums... (Courtoisie, Alex Bruel Flagstad)

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Courtoisie, Alex Bruel Flagstad

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Après avoir vendu plus d'un million d'exemplaires de ses deux premiers albums (Philharmonics, en 2010, et Aventine, en 2013), la compositrice danoise Agnes Obel est de retour avec un album très conceptuel, Citizen of Glass, dans lequel elle s'adonne à une «interprétation toute personnelle» du gläserner bürger, ou 'citoyen de verre', terme sociologique allemand désignant le phénomène par lequel l'humain accepte de - voire cherche à, depuis l'apparition des réseaux sociaux - rendre transparente sa vie privée.

« C'est un terme auquel je pouvais m'identifier. Je savais que j'allais être en mesure de jongler avec cette image du verre, à la fois fort et fragile, et sa transparence, cette idée que l'on peut passer au travers», explique la musicienne. 

S'imposer cette contrainte thématique lui a permis de se « sentir pour la première fois comme une compositrice de musique de film, qui travaille autour d'un thème sans savoir nécessairement où cela va la mener, bien que le thème dirige toute la production et l'approche sonore », expose la pianiste au téléphone, depuis Berlin, où elle est à présent établie.

« Je me suis aperçue que cette idée de transparence ne concernait plus spécifiquement ceux qui publient leurs mémoires, mais un peu tout le monde, car, de nos jours, grâce aux médias sociaux, on est tous entourés de spectateurs. Et chacun peut 'auto-documenter' sa vie personnelle, s'il le souhaite. Et je me suis dit que mon idée pouvait résonner dans la tête du public, et pas juste dans la mienne», explique Agnes Obel en riant.

Cordes sous tension

Comme ses précédents albums, Citizen of Glass demeure essentiellement porté par des cordes - pianos, violoncelle et violons - délicates et dépouillées, tour à tour berçantes ou plus froides. Mais, dans sa quête esthétique, la compositrice a voulu explorer une « facture tout à la fois ancienne et moderne ». Ainsi, « j'ai recouru à des instruments qui sonnent vieux ou universels dans mon esprit, mais je voulais aussi  que les sonorités soient connectées à notre époque contemporaine ». 

Quelques synthétiseurs viennent pimenter les mélodies. Dont ce très étrange Trautonium, un synthétiseur métallique datant des années 30. Les sonorités de cette rarissime antiquité évoquent «des cordes frottées sur une vitre», expose Agnes Obel. Ces claviers étaient nécessaires pour contrebalancer les « trop belles » sonorités qu'offre le piano, estime-t-elle. «Il fallait ajouter de la tension, des sons plus percussifs, dont la beauté était moins manifestement évidente». Les ambiances devaient refléter «certains états déplaisants dans lesquels je me suis retrouvée», notamment liés à la « sensation effrayante d'être devenue totalement ouverte, béante » indique la compositrice, qui se dit parfois hantée par « l'impression d'en avoir trop dit, de n'avoir plus de secrets ».

Sa réputation d'artiste plutôt discrète, Agnes Obel reconnaît volontiers ne l'a pas l'avoir volée. Une citoyenne de verre ? « Pas tellement ! » répond-elle du bout des lèvres, comme si ce minuscule aveu avait l'ampleur ou le poids d'une confession, ou ouvrait une fenêtre sur son intimité. 

En goûtant au succès commercial, elle a un peu dû apprivoiser son statut de personnalité publique, mais sa propre transparence n'est pas le moteur de sa réflexion.  Sa démarche a peu à voir avec une bataille qu'elle livrerait pour trouver l'équilibre entre sa personne privée et sa personnalité publique. «Ce qui m'intéressait, c'était tisser des liens entre ma musique et moi. J'admire les artistes qui osent creuser la sphère privée, ces réalisateurs et auteurs capables d'exploiter - de façon honnête - leur intimité afin d'enrichir leur oeuvre. Qui nous permettent de les accompagner dans cette découverte d'eux-mêmes. C'est un peu ce que j'ai voulu faire avec ce disque. »

Cultiver l'ambiguité

Agnes Obel croit malgré tout que cet exercice n'est pas sans risque. Davantage «absorbé par l'oeuvre à venir » que par l'instant présent, le créateur finit par « s'observer en train vivre, plutôt que de vivre son existence », ce qui rend finalement sa démarche analytique assez « inauthentique », estime-t-elle. « C'est comme ces gens qui filment durant les concerts, compare-t-elle. C'est étrange, leur esprit n'est pas vraiment là, il est branché sur un 'plus tard'... » Cette «distanciation» avec le moment présent a aussi nourri les réflexions qui bercent Citizen of Glass, au même titre que la mise en scène qui s'ébauche sitôt qu'on poste quelque chose de personnel sur la Toile.  

Même si elle est convaincue que « les secrets ont du bon », la chanteuse n'a jamais voulu dénoncer la tendance moderne des internautes à se vitrifier. « Je découvre des choses magnifiques grâce aux médias sociaux. Ce n'est pas noir et blanc. » C'est pourquoi elle a préféré cultiver «une certaine ambiguité», tant dans sa poésie que dans les thèmes qu'elle aborde. 

« Et puis il y a un potentiel immense dans le fait de révéler, de se dévoiler. C'est pour cette raison que j'ai placé la chanson Mary à la toute fin du disque. Elle parle d'un secret si lourd à porter qu'il en devient un cauchemar. Ce n'est que lorsque le secret est révélé que le nuage noir qui planait au-dessus de la tête de Mary parvient à s'envoler, que les choses peuvent redevenir belles ». 

Pour ce morceau, elle s'est inspirée de « l'expérience traumatisante » d'une amie. Et s'est efforcée de l'écrire non pas au 'je' mais « en épousant la perspective de l'autre ». En jouant avec l'idée de la vitre, Agnes Obel s'est autorisée à se cacher derrière d'autres voix. Ou à déguiser la sienne, quand elle entonne un duo avec une voix masculine.... qui n'est autre que la sienne, venue de l'autre côté du miroir technologique. 

«Le verre reflète notre image, mais la déforme aussi. Comme tous ces écrans... Alors il y a l'idée d'être libre, derrière tout ça. [...] Après tout, l'identité, ce n'est pas quelque chose de coulé dans la roche...»

Citizen of Glass, d'Agnes Obel ***1/2

Agnes Obel joue avec la notion de transparence. Le gläserner bürger, concept sociologique né en Allemagne, où elle réside, sert de matériau et de titre à son troisième album solo, Citizen of Glass. La compositrice plonge son regard poétique dans les écrans de fumée de l'informatique, à l'heure où l'humain, animal social de plus en plus réseauté, s'affiche et se met en scène à l'écran. Voire le traverse, comme Alice. La pièce Familiar fait ainsi écho aux faux-semblants en donnant l'impression d'un duo... alors que la voix masculine est en réalité celle, modifiée, d'Obel. Les sonorités plus cristallines du verre s'ajoutent aux ambiances de feutre et de soie. On y entend par exemple un Trautonium, rarissime synthétiseur métallique aux « sonorités évoquant la vitre ». Les cordes demeurent à l'avant-plan, distinguées, balançant entre frottements graciles et flottements vaporeux, entre ombres et lumières. Les fulgurances mélodiques sont toutefois plus évanescentes que sur Aventine. L'hypnose est plus lente. Mais les perles se révèlent au détour de ces entrechats délicats.

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