Le moteur cool fusion de D-Track

Héritier du jazz autant que du hip-hop, D-Track... (Etienne Ranger, LeDroit)

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Héritier du jazz autant que du hip-hop, D-Track a une prédilection pour «les rappeurs à texte». Pour lui, le mot, c'est le moteur.

Etienne Ranger, LeDroit

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S'il a baptisé son nouveau disque Message texte à Nelligan, ce n'est pas par prétention, promet le rappeur D-Track. Et ce n'est pas non plus par provocation qu'il s'est amusé à faire rimer «O.M.G.» et «Comme la neige a neigé», sur le remix du poème Soir d'hiver, servi en introduction de cet album.

Certes, «en tant que rappeur», le Gatinois a le sentiment de «faire un peu partie des poètes modernes». Mais le fantôme de Nelligan ne constitue pas le fil conducteur de cet album que D-Track lancera ce samedi soir, au Minotaure, le nouveau bar à spectacle du Vieux-Hull. 

Il s'agit juste d'un titre destiné à évoquer, sourire en coin, le fait que les technologies changent la manière même de créer.

«Je n'écris plus avec une plume, mais avec mon laptop ou mon téléphone cellulaire», note David Dufour - qui se cache derrière le nom de plume (fut-elle numérique) D-Track.

Ressusciter ainsi la figure du poète décédé en 1941 n'est rien de plus qu'«une façon de faire un clin d'oeil à notre génération apocalyptique» baignée dans une marée de «zombies, à la mode» depuis quelques années, expose le jeune trentenaire. 

Et puis «dans ma musique, il y a toujours un thème et un message». «Alors pourquoi pas un message texte?»

N'empêche. Émile n'est pas le seul à ressusciter au fil de l'album. L'Américain 2Pac (Tupac Shakur), figure messianique du rap s'il en est une, revient lui aussi d'entre les morts, son aura réveillée dans Tu-Pâques. Avec cette chanson un peu christique, D-Track aborde son parcours en même temps que la réalité de bien des artistes... dont «on a dit qu'ils n'ont plus de jus», mais reviennent avec du nouveau matériel, «un peu comme une résurrection».

Regard critique et réflexion sociale

Des éléments autobiographiques nourrissent aussi Le génie d'Aladin, une chanson où, se regardant le nombril, D-Track assume «un trip d'ego de rappeur», en faisant part de l'éternelle «struggle de l'artiste».   

Mais le disque pose surtout son regard - parfois critique, souvent railleur, mais jamais hargneux - sur la société.

D-Track s'interroge ici sur la virtualisation des rapports humains (Cybermonde affectif), là sur le «culte de la jeunesse éternelle» (J'préférais Bridget Jones, allusion à la magie de la chirurgie esthétique) ou l'embrigadement religieux (Mon ami le terroriste, ou Y-slam, texte qu'il avait déjà slammé, puis édité dans Détroit/D-Track, mais qu'il a glissé ici, en tissant sous son flow un tapis de cordes orientales). Tout ça ponctué de multiples références à la pop culture et au star système.

«Il y a une réflexion sociale, dans ce que j'écris, mais je ne dénonce pas. Je ne suis pas la personne la mieux placée, moi qui ne viens pas des cités, mais de la banlieue de Gatineau.» 

Ce cadre géographique, il l'avait d'ailleurs exploré en 2013 sur Abris-Tempo; depuis, le rappeur a déménagé à Montréal. 

Ni gangsta, ni rebelle, D-Track préfère «la légèreté». Et observer le monde à travers les «figures narratives», tels Bridget Jones ou Frankenstein, qui se baladent dans ses chansons. «J'essaie de ne pas me la jouer agressif. Mieux vaut être soi-même.»

Sans être humoristiques à proprement parler, ses textes jouent avec le langage, porteurs d'une forme de dérision. Voire d'autodérision, le chanteur étant tout à fait capable de s'autoflageller - à propos de son ton nasillard ou de ses mains «pleines de pouces», par exemple.

Le mot comme moteur

Héritier du jazz autant que du hip-hop - «Bien avant de tomber dans le rap, j'ai grandi avec les classiques que me faisaient écouter mes parents: Miles Davis, Louis Armstrong, Duke Ellington.» -, D-Track a une prédilection pour «les rappeurs à texte», tant francophones (Oxmo Puccino, Mc Solaar) qu'Américains (Nas, ou encore Kendrick Lamar). 

Pour lui, le mot, c'est le moteur. 

«Je pose d'abord le texte. C'est lui qui guide la création musicale. Alors que les autres rappeurs font généralement l'inverse», en travaillant à partir d'une ligne mélodique. 

Le dernier album de Lamar, To Pimp A Butterfly, qui a accumulé les distinctions pour avoir brillamment intégré free jazz, funk et slam à son rap, a d'ailleurs largement inspiré D-Track. En compagnie de son coréalisateur Pierre-Luc Clément (polyvalent musicien qui officie au sein de FET.NAT et au côté de Mehdi Cayenne), le rappeur a lui aussi enrichi ses nouvelles compositions en les baignant d'éléments jazz et funk. 

Échantillonnages

Ils ont vraiment pris le temps de peaufiner les échantillonnages. 

«L'expérience est rentrée en jeu. Il y a eu un gros travail pour soigner les variations au sein d'une même chanson. Le souci du détail était plus présent. On a été beaucoup plus (auto)critiques.»

Grappillant toutes sortes d'influences, ils ont aussi opté pour des instruments organiques, parfois. 

En tentant de marier l'ancien et le moderne, D-Track a surtout réussi à réconcilier sur un même disque ses deux univers, le rap et le spoken word (terme qu'il préfère à slam). 

«Je me suis dit que si Richard Desjardins pouvait réciter des poèmes au milieu de ses disques, je pouvais bien slammer un peu.»

Message texte à Nelligan, de D-Track: la critique ***1/2

Rappeur tranquille des banlieues-dortoirs (Abris-Tempo, 2013) puis slammeur de ville blessée (Détroit/D-Track, 2015), le Gatinois D-Track s'est exilé à Montréal, où il a concocté un disque fort réussi. Message texte à Nelligan réconcilie les morts et les vivants dans un heureux mélange de rap et de jazz.

Qui dit fusion dit chaleur. Loin du glacis d'Abris-Tempo, celui-ci produit des flammèches. Léchées, les compositions baignent dans le cool, le free et le fusion jazz tirant sur le funk. Fidèle au poste, son coréalisateur Pierre-Luc Clément (FET.NAT) a été audiblement inspiré. Cuivres chromés, piano ouvert, cordes ouatées: les échantillonnages sont aussi subtils que mélodieux, les sonorités très organiques.

Le regard est critique, mais le verbe est ludique, amusé. L'ex-champion provincial de slam n'a rien perdu de son aisance textuelle, jonglant avec des thèmes et des images percutants. Sa voix, elle, persiste à nasiller. On reconnaîtra au détour la voix d'Ogden et celle de Dramatik

Pour y aller

Quand? Samedi 30 avril, 20h

Où? Bar Minotaure

Renseignements: 819-600-6466

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