Le détour Godin de Steve Veilleux

Steve Veilleux a enregistré T'en souviens-tu encore, Godin? l'automne dernier.... (Frédéric Côté, La Tribune)

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Steve Veilleux a enregistré T'en souviens-tu encore, Godin? l'automne dernier.

Frédéric Côté, La Tribune

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Karine Tremblay
La Tribune

(Sherbrooke) Un détour musical dans l'oeuvre de Gérald Godin ne faisait pas partie des plans de Steve Veilleux.

Le leader de Kaïn profitait d'une pause que s'offrait le groupe pour plancher sur une idée de documentaire à propos de la classe ouvrière quand le projet musical s'est presque imposé de lui-même.

Il jasait de son film en marche avec l'ami Grégoire Bédard, professeur de littérature et de cinéma au Cégep de Drummondville, quand celui-ci a eu le déclic, la bonne idée qui allait tout changer. «Il m'a dit que je devais absolument lire l'oeuvre de Gérald Godin. Je savais que Godin avait été politicien et poète, mais sinon, je ne le connaissais à peu près pas.»

Une première plongée dans le recueil Ils ne demandaient qu'à brûler l'a hameçonné sans délai.

«Je suis tombé sur ce passage: "Vivant, on m'oubliera. Mort, on me pleurera." Ce sont des lignes qui tuent. Et ce sont les premières que j'ai lues.»

Dans l'univers de l'écrivain, le Drummondvillois a reconnu une parenté de pensée. Dès lors, il s'est mis à lire toute l'oeuvre de Godin. Toute son histoire aussi. Dans la foulée, il a même mis la patte sur la correspondance amoureuse que le grand Gérald avait entretenue avec Pauline Julien. Conquis par la plume et la pensée de l'écrivain, il a eu envie de tenter l'exercice de le faire rayonner à travers des mélodies. Même si, il le voyait bien, «la poésie de Godin, c'était tout, sauf des chansons». Il a mis en musique un premier texte. Et puis un autre. Et un autre encore.

«De fil en aiguille, je me suis retrouvé avec du matériel pour un album complet.» T'en souviens-tu encore, Godin? a été enregistré l'automne dernier et a atterri dans les bacs des disquaires le 18 mars.

«J'ai vraiment voulu mettre les mots en avant-plan. Ce sont eux qui ont dicté les mélodies. J'ai respecté l'esprit des textes, je n'ai pas changé une ligne, mais comme ils n'étaient pas du tout bâtis sous forme de chanson, j'ai dû choisir les extraits qui deviendraient les refrains.»

L'auteur-compositeur de 37 ans a écouté son instinct en sélectionnant les écrits qui sonnaient et ceux qui le touchaient. Exception faite de Libertés surveillées et Tango de Montréal, «deux poèmes cultes» qu'il tenait absolument à intégrer en raison de leur portée. 

Le premier parce qu'il évoque la Loi sur les mesures de guerre et les arrestations arbitraires que Pauline Julien et Gérald Godin ont vécues comme d'autres Québécois, en 1970, «un traumatisme qui l'a marqué et qui teinte beaucoup son oeuvre».

Le second parce qu'il touche à la question multiculturelle, toujours d'actualité: «C'est un texte court, gravé à la place Gérald-Godin, à Montréal, qui appelle à l'ouverture d'esprit et qui illustre comment le coeur de la ville bat encore grâce à la force du multiculturalisme.»

Plusieurs cantouques ont aussi trouvé leur place dans sa liste, dont celui de la fin de semaine. «C'est le premier poème que j'ai mis en musique, la chanson qui a donné la direction au projet. Elle évoque l'ouvrier qui se voit confiné à son travail d'ouvrier et à l'usure qui s'ensuit. Il se sent coincé dans ce quotidien où il est condamné à travailler dur et fort. Lorsque la fin de semaine arrive, il se lance dans le brouillard de la fête, il anesthésie sa douleur dans l'alcool.»

En studio, Steve Veilleux a retrouvé le réalisateur et multi-instrumentiste Davy Gallant, compère des débuts, qui a mis sa griffe sur les premiers gravés de Kaïn.

«Ça faisait longtemps que j'avais envie de retravailler avec lui. C'est probablement un des secrets les mieux gardés de notre industrie musicale. Ce gars-là a un talent fou.»

Ensemble, ils ont exploré différentes sonorités et ils se sont éloignés de l'habillage sonore à la Kaïn.

«Ça s'est fait dans la simplicité, jamais avec les poings serrés. J'ai adoré cette façon de travailler plus organique, plus sereine. Ça va changer mon approche, ça marque un tournant.»

On peut difficilement parler de Godin sans parler du rêve d'un Québec libre qu'il a porté. Si, dans tout ça, c'est le poète qui a d'abord touché Steve Veilleux, il sait que la politique est indissociable de l'homme «qui se servait beaucoup de ses écrits pour poivrer les Trudeau de ce monde».

«Son langage en joual très coloré m'a tout de suite plu. Je me suis retrouvé dans sa quête, dans son allégeance politique, aussi. C'était un Québécois fier de ses racines et de son identité. Je sais que l'indépendance, ce n'est plus trop dans l'air du temps, mais je n'ai pas peur de dire que j'y crois encore. On devrait tellement être fier de notre langue, de notre culture, de nos différences.»

Pour Steve Veilleux, Gérard Godin est avant tout...

«Un homme totalement intègre et fier. Je pense à cette image forte de lui alors que, même malade et très affaibli par le cancer, il continue à faire son porte-à-porte à vélo dans sa circonscription de Mercier. Quand j'ai vu ça, dans le documentaire réalisé par Simon Beaulieu, je suis resté bouche bée. Jusqu'à la fin, il a voulu rester parmi les gens, il a fait preuve d'acharnement, sans demi-mesure. Un homme pareil, c'est inspirant. Ça nous ferait du bien, collectivement comme individuellement, d'avoir un Godin dans notre entourage.»

Un documentaire sur la glace, mais toujours dans les cartons

Après avoir réalisé un premier vidéoclip pour Kaïn, Steve Veilleux avait envie de planter sa caméra à nouveau. Devant un sujet autre que son groupe, mais tout aussi près de lui. L'idée d'un documentaire sur la classe ouvrière niche dans ses pensées depuis un temps, déjà.

«C'est un sujet qui résonne beaucoup en moi parce que mon père a travaillé dans une fonderie toute sa vie. Il m'a transmis son sens du travail, son acharnement, son entêtement. J'avais envie de lui rendre hommage, de saluer tous ceux qui, comme lui, travaillent fort. Ils font tourner les villes et les villages, mais ils sont souvent snobés par une certaine élite. Je souhaitais leur donner la parole.»

Steve Veilleux a causé du thème avec Richard Desjardins, idole et inspiration qui a la cause ouvrière tatouée sur le coeur et tapissée dans l'oeuvre. Il a envisagé les filons, pensé au format de son film. «J'avais envie de suivre trois hommes, trois parcours, dans des sphères aussi différentes que la fonderie, l'abattoir ou la mine, par exemple.»

Il a porté la bobine suffisamment loin pour mettre le nez dans les rouages du septième art... et dans toute la poutine administrative qui l'accompagne. Devant les formulaires de demandes de subventions, il a eu un petit vertige.

«C'est une autre forme d'art, une autre réalité. Il y a toutes ces demandes de subventions, toute cette technique à apprivoiser. Quand j'ai eu l'idée du disque sur Godin, j'ai remisé le projet de film. Mais il m'habite encore. J'aimerais y revenir.»

À quand le prochain album de Kaïn?

C'est vrai depuis les débuts: chaque fois qu'ils ont dit qu'ils prenaient une sabbatique, les quatre membres de Kaïn ont abrégé la pause. Cet été encore, ils se retrouveront le temps de quelques spectacles dans les festivals du Québec. Impossible encore de savoir lesquels, rien n'est annoncé.

«Ensuite, moi, je vais me consacrer au show sur Godin, mais le groupe devrait se réunir à nouveau en studio en 2017. D'ici là, on veut trouver le bon angle, avoir la matière qui va nous allumer tous les quatre pour un sixième album. Peut-être notre dernier.»

Le dernier, vraiment?

«On verra. Je glisse prudemment un "peut-être" parce qu'on s'est toujours dit qu'on souhaitait rester un groupe rassembleur et qu'on avait ce souci de ne pas se répéter. On aime toujours faire de la musique ensemble, mais on roule depuis 15 ans. On ne veut pas étirer la sauce.»

Le temps qui passe amène aussi une autre vision, d'autres priorités.

«Avant, ce qui était le plus difficile, c'était de revenir à la maison avec toute l'adrénaline du show dans le corps. Maintenant, c'est de partir de la maison avec le band pour aller donner le show! Les années nous apportent une belle sérénité. Au départ, on n'était peut-être pas pressés de devenir sages. Maintenant, on a des enfants, on les voit grandir, on veut être là le plus possible et le plus longtemps possible. Pour moi, la famille, c'est redevenu ce que ça aurait toujours dû être: le coeur de tout. Ma profession numéro un, c'est mon job de père. C'est ce qui me prend le plus d'énergie, c'est ce qui m'apporte le plus de bonheur.»

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