La langue déliée des Dead Obies

Les Dead Obies... (Yan Doublet, Le Soleil)

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Les Dead Obies

Yan Doublet, Le Soleil

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(Québec) À l'été 2014, le groupe Dead Obies s'est malgré lui trouvé au coeur d'un débat linguistique, alors que des chroniqueurs ont ciblé ses textes en franglais comme un symptôme de l'appauvrissement du français au Québec. Au moment de proposer le successeur de l'album Montréal $ud, en magasin vendredi, les rappeurs persistent et signent... Bienvenue dans l'univers de Gesamtkunstwerk, un disque touffu nourri par la notion d'oeuvre d'art totale et les écrits de Guy Debord.

Pour ceux qui n'ont pas frais en mémoire leurs cours d'histoire de l'art, d'abord un peu de contexte. Gesamtkunstwerk, ou oeuvre d'art totale, fait référence à un courant auquel adhérait notamment le compositeur Richard Wagner, qui privilégie l'utilisation simultanée dans une même oeuvre de plusieurs disciplines artistiques. «Ça englobait vraiment le concept de l'album», avance Jean-François Ruel, alias Yes Mccan, à propos de ce titre qui risque de faire fourcher les langues. «Et c'est un petit clin d'oeil au charabia Dead Obies, au fait qu'on s'est fait dire que nos textes sont cryptiques. On s'est dit qu'on ne ferait pas un titre en français ni en anglais, mais en allemand», ajoute-t-il.

«Ç'a l'air d'être n'importe quoi et en même temps, c'est un peu prétentieux», renchérit son confrère Charles-André Vincelette, qui rappe sous le nom de 20some. «Ça va un peu avec cette marque du hip-hop, cette espèce de vantardise, reprend Yes Mccan. On est des rappeurs québécois qui se réclament d'un concept d'opéra de Richard Wagner...»

Dans la mise sur pied de leur version de l'«oeuvre d'art totale», les Dead Obies ont convié leurs fans à prendre part à la démarche. Les titres flambant neufs réunis sur Gesamtkunstwerk ont en grande partie été enregistrés devant public, lors de trois concerts captés l'automne dernier au Centre Phi, à Montréal (le groupe en a d'ailleurs tiré un documentaire qu'on peut voir au www.deadobies.com). L'objectif: graver sur disque l'énergie qui a fait leur renommée sur les planches et jouer sur la notion même du spectacle. Sur la frontière entre le vrai et le faux, sur l'image projetée par les artistes dans le show-business, sur la perception du public et son essentielle participation. Un concept, précisent les rappeurs, qui se reflète davantage dans l'exécution et dans la mise en marché des nouvelles chansons que dans leur propos.

«À l'époque, avant le développement de la marchandise, la vraie musique était celle que tu pouvais expérimenter live. C'était un pianiste qui jouait pour toi. À mesure que la marchandise s'est fétichisée, le vrai truc est devenu l'album que tu as acheté et le spectacle est devenu une simulation. On fait semblant d'être le CD devant toi. Alors on s'est dit: et si on joue sur scène l'album qui n'est pas sorti, qu'on l'enregistre et qu'on sort ce résultat-là?» analyse Jean-François Ruel, qui dit, comme ses collègues, avoir été influencé par l'essai La société du spectacle de Guy Debord.

«On n'est pas des universitaires en philosophie, mais c'est une oeuvre qui est aussi très poétique et qui a été très inspirante pour nous, précise le rappeur. Il y a des phrases fortes là-dedans. Quand il parle que dans la société moderne, l'homme est plus intéressé par l'image de la chose que par la chose elle-même, pour nous, ça s'appliquait beaucoup au domaine de la musique, de la culture de variétés et surtout du hip-hop.»

Gesamtkunstwerk, le dernier album de Dead Obies, est... - image 4.0

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Gesamtkunstwerk, le dernier album de Dead Obies, est composé de chansons inédites enregistrées en spectacle.

La force des refrains

Pour les Dead Obies, Gesamtkunstwerk fait suite à Mont­réal $ud, un premier album complet à la trame narrative forte, qui a confirmé le sextuor comme un joueur de taille sur la scène hip-hop d'ici. Au moment d'échafauder la suite des choses, le groupe tenait à développer un concept élaboré, qui vivrait bien sur scène. 

«C'est peut-être à cause de ma nature angoissée, mais dès le début, je pensais que ça nous prenait un noyau sur lequel travailler, reconnaît Charles-André Vincelette (20some). Notre objectif, c'était aussi de dégager nos chansons de ce poids narratif. On voulait qu'elles existent d'elles-mêmes...»

À ce souci d'indépendance chansonnière, ajoutons celui de la mélodie et des refrains, plus présents sur ces nouvelles compositions voulues rassembleuses.

«Je pense qu'on a fait beaucoup de chemin dans notre capacité de construire des chansons, confirme Vincelette. À la base, on est cinq rappeurs qui rappent sur les beats d'un DJ. Je pense que ça se voyait plus sur Montréal $ud. C'était plus un casse-tête de trouver comment agencer les "verses" de chacun. Maintenant, on a travaillé beaucoup à créer une structure musicale et à prendre nos espaces en étant au service de la chanson plutôt que le contraire...»

Francophones à 54%

Et quant au fameux débat sur la langue, les Dead Obies peuvent-ils tourner la page? «J'espère!» lance 20some, l'air peu convaincu. Les rappeurs conviennent que la question se pose moins dans le milieu du hip-hop, mais ressurgira dans les médias plus généralistes ou devant des publics moins connaisseurs. Et qu'elle continuera sans doute de les priver de certaines subventions : avec un contenu à 54% francophone (ils l'ont calculé!), ils reconnaissent que leur album est un peu assis entre deux chaises quand vient le temps de remplir des formulaires.

«Nous, ce qu'on retient, c'est qu'on part vraiment d'une intention originale qui vient du coeur, résume Jean-François Ruel (Yes Mccan). On ne joue pas un rôle, on ne s'invente pas un accent ni une langue. Ça vient d'une mixité pure entre différentes cultures. On la présente intègre, telle quelle. Si quelqu'un fait une observation par rapport à ce que ça veut dire au Québec sur l'état de la culture, ça ne nous appartient pas...» 

Pour y aller

Où? Le Petit Chicago

Quand? Samedi 12 mars, 21h

Renseignements: 819-483-9843 ou lepointdevente.com

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