Jérôme Minière et Une île aux paysages bleus

Jérôme Minière... (Alain Roberge, Archives La Presse)

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Jérôme Minière

Alain Roberge, Archives La Presse

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Son nouvel album, Une île (à paraître mardi), Jérôme Minière l'a écrit «à l'envers».

Ce «9e album 1/2» - selon le calcul tout personnel de cet artiste qui «n'aime pas les comptes ronds» - a été guidé par «une volonté de lâcher prise», non seulement par défi envers sa façon quasi-maniaque de travailler, mais aussi en réaction vis-à-vis de cette vie moderne à l'«écrasante» frénésie.

Lui qui «d'habitude» s'enfermait pendant des mois pour écrire, «peaufiner 40 fois», puis produire et surproduire «de façon obsessionnelle», a cette fois décidé de «casser la routine» et d'«accoucher autrement».

L'album est donc né sur scène, en mai dernier, quand Minière s'est présenté à l'Usine C de Montréal en compagnie de cinq collaborateurs, avec l'envie de proposer des chansons inachevées. Ce Mini-show laborantin propice à l'exploration et l'improvisation lui a permis de retrouver la précieuse «simplicité» après laquelle il courait et de faire la nique à ses angoisses.

Trois mois plus tard, après quelques répétitions supplémentaires, l'équipe se dépêchait d'enregistrer, «le plus possible en live», pour garder la fragile spontanéité du projet.

Mais «le naturel est revenu au galop: je voulais absolument retravailler les voix; j'ai ajouté des tas de couches et de textures.» Une grosse période de doute s'ensuit. À nouveau, il épure tout, revient «à l'essentiel» et aux évidences. C'était un exercice d'équilibriste et je m'étais perdu en route», dit-il, soulagé d'avoir finalement réussi, «après plein de passages techniques», à retrouver la simplicité initiale de ce qui devait rester «un projet zen». «C'est une réduction, comme en cuisine. Avec quelques épices, mais très peu.»

C'est aussi un retour aux sources slam. Minière, qui a commencé sa carrière musicale en explorant le «spoken word», mais qui d'album en album, s'était mis à «chanter de plus en plus», bien qu'il n'ait «pas la voix de Céline Dion», s'est remis à parler et à écrire en prose, sur son nouvel archipel de chansons.

Fuite

Comme en écho au roman L'Enfance de l'art, que Minière publiait en novembre, le disque explore aussi le rapport qu'entretient l'artiste avec «l'imaginaire et la fuite».

D'où les reflets bleutés du disque. On y décèle une certaine lassitude vis-à-vis d'une urbanité et d'une modernité un peu étouffantes. «Mon niveau de fatigue par rapport à nos sociétés occidentales contemporaines, que je tente de décrire depuis 20 ans, a sans doute augmenté», convient-il.

«C'est comme si on a plein de signaux contradictoires et écrasants. Peut-être est-ce l'effet des technologies? Elles nous ont libéré de plein de choses, et en même temps elles nous atomisent dans un contenu permanent qui nous dépasse complètement...»

Il se dit un peu assommé par «l'idée de performance, poussée à l'extrême dans tout, même dans la sphère intime».

«C'est le premier disque de chansons que j'ai fait depuis les événements de 2012 au Québec et c'est vrai qu'il y a un peu eu un sentiment de gueule de bois, après ça [l'euphorie du mouvement de grogne estudiantine]. Une fatigue. Sur tous les dossiers sérieux, notamment l'environnement... finalement on n'a connu que des Waterloo, que des défaites. On n'y arrive pas.»

Qu'«en rester là, pessimiste et sceptique, c'est pas génial... Moi qui suis père de deux enfants, je ne veux pas me complaire dans le pessimisme, explique Jérôme Minière, en s'accrochant à certaines valeurs restées intactes: «Il reste tout de même la chaleur humaine, l'imaginaire et le partage... les choses de base, finalement.»

Celles, justement, qu'on ressent à travers l'exploration d'Une île et ses paysages poétiques.

Parvenu à la quarantaine, Minière a fait le choix de moins tourner, et de se consacrer ces dernières années à des projets périphériques (notamment au théâtre, avec Denis Marleau, avec qui il a collaboré à quatre reprises, et la réalisation d'albums pour d'autres artistes) qui lui permettent de rester centré sur son cocon familial.

Les 1001 récits de Minière

Jérôme Minière fera un tour au Salon du livre de l'Outaouais samedi après-midi (16h30, Scène Jacques-Poirier) le temps d'un Tête-à-tête où il parlera de son passage à l'écriture romanesque.

Sa première fiction, L'enfance de l'art, parue en novembre (XYZ), a immédiatement rencontré un succès critique. L'auteur y met sa plume au service d'une abracadabrante succession de récits imbriqués les uns dans les autres où le style semble moins fondamental que la structure «gigogne». Guidé par un mystérieux clochard-espion colombophile et par les messages que lui adresse l'insaisissable écrivain Réjean Ducharme, le très «ordinaire» Benoît Jacquemin embarque dans un périple fantasque, à la poursuite d'un rêve de jeunesse.

Ce «roman-kaleidoscope» lui permettait «d'offrir de multiples points de vue», un peu dans l'esprit des 1001 nuits. «J'ai du mal avec l'idée qu'il n'y ait qu'une parole, une vérité définitive.»

«J'ai toujours eu la volonté d'embrasser plein de choses, surtout celles qui peuvent avoir l'air opposées ou désunies. J'aime les mariages contre-nature.»

L'approche ludique ne tombe pas dans la facilité: «Il y a un sens à tout ça [et] un punch à la dernière ligne. Le défi, c'était que ce château de cartes ne s'effondre pas. J'ai suivi mon intuition sans être sûr du résultat», avoue-t-il. Ce qui a donné des sueurs froides à son éditeur, qui, en chemin, ne savait pas précisément où s'enlignaient les digressions du scrybe.

Le livre «parle beaucoup de l'équilibre entre la modération - qui est un trait familial - et mon imagination débridée», explique l'expatrié.

S'il s'est tenu loin des clichés autobiographiques qui guettent les premiers romans, L'enfance de l'art demeure «une bonne photocopie de mon inconscient», s'est rendu compte son auteur a posteriori. Après avoir fini le roman, «mon père, qui est psychiatre, m'a dit : "Ça y est, tu as terminé ta psychanalyse!"»

Signer un récit «au long cours» était l'un des rêves de jeunesse de Minière, qui, dans la vingtaine, a étudié le cinéma et la scénarisation. «J'adore les histoires, autant celles qu'on me raconte que celles que je me raconte.» S'il s'est rabattu sur les vignettes musicales, à travers une dizaine de disques (où son nom se confond parfois avec celui d'Herri Kopter, son avatar, qui a une vie et une légende propres), l'auteur-compositeur aime aussi se mêler des histoires des autres. À titre de réalisateur, il a aidé une poignée d'amis artistes à se raconter (tel l'ex-Cowboy Fringant Domlebo, dont le disque Bricolages est paru jeudi) et a développé une dizaine de paysages sonores, tant au grand écran que sur les planches, sans oublier de mettre en musique des contes pour enfants.

Rassuré par les marques d'estime reçues, Minière songe déjà à écrire un autre livre. «Mais je cherche des histoires, car je ne veux pas me répéter. Il faut une jachère: on doit laisser reposer le sol avant de faire pousser autre chose.»

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