I Lost My Talk: mots, notes et mains tendues

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Les spectaculaires projections de l'oeuvre I Lost My Talk, présentée en grande première à Ottawa

Etienne Ranger, LeDroit

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De son séjour forcé dans un pensionnat de la Nouvelle-Écosse qui lui a fait perdre sa maternelle mikmaque, qu'elle a dû se réapproprier ensuite, la regrettée poète Rita Joe a fait une oeuvre empreinte de rage et de désarroi, mais aussi ouverte au dialogue comme une main tendue: I Lost My Talk.

Ce poème, trouvé par Alexander Shelley alors que le nouveau directeur artistique et maestro de l'Orchestre du Centre national des arts furetait sur Internet pour se familiariser avec la culture canadienne, se retrouve aujourd'hui au coeur d'une composition inédite signée par John Estacio. I Lost My Talk sera présentée en grande première jeudi soir, à Ottawa, notamment en présence de quatre des filles de Mme Joe et celle de Joe Clark et sa famille, qui a endossé la commande de l'OCNA, en guise de cadeau pour les 75 ans de l'ex-premier ministre.

Du poème d'à peine 15 lignes, le compositeur John Estacio a reçu commande d'une pièce d'une vingtaine de minutes. «C'était tout un défi! clame le principal intéressé. D'autant qu'il était déjà prévu que ma musique serait accompagnée d'une chorégraphie mettant en scène une dizaine de danseurs autochtones dont la captation filmée serait projetée pendant la prestation de l'Orchestre.»

Par-delà l'aspect technique de créer une oeuvre dans de telles conditions, le compositeur se sentait surtout investi d'une mission importante.

«Il s'agit d'une énorme responsabilité. D'abord, de ne pas trahir l'essence du poème de Rita Joe. Ensuite, parce que ce qu'elle évoque en si peu de mots s'inscrit dans notre histoire commune, dans un besoin d'échanger, de discuter collectivement de ce passé et, surtout, de l'avenir», fait valoir John Estacio.

«So gently I offer my hand and ask/Let me find my talk/So I can teach you about me», écrivait Rita Joe dans les années 1980.

«Il s'agit d'une énorme responsabilité. D'abord, de ne pas trahir l'essence de son poème. Ensuite, parce qu'il s'inscrit dans notre histoire commune, dans un besoin d'échanger, de discuter collectivement de ce passé et, surtout, de l'avenir, fait valoir le compositeur. La dernière strophe, pour moi, résonne comme une invitation au dialogue. Et il me semble que le monde a vraiment besoin d'entendre un tel message d'ouverture à l'Autre, par les temps qui courent! En tout cas, ce sont ces vers-là qui m'ont convaincu de l'importance de porter à la scène, et en musique, son poème!»

«Il y a tant à comprendre, de ce texte pourtant minimaliste, renchérit Alexander Shelley. Malgré la marginalisation, l'acculturation, la dépossession de son identité, Rita Joe a le courage de tendre la main, de pardonner. Il y avait là quelque chose de trop puissant pour passer à côté de l'occasion de faire entendre ses mots.»

Pour le maestro, le défi est maintenant de s'assurer de «synchroniser» les musiciens de son ensemble avec les images projetées derrière eux, mais aussi sur les côtés de la scène, voire à l'avant-scène.

Ce film réunit, autour de l'actrice kuna et rappahannock Monique Mojica (qui récitera aussi le poème de Rita Joe), une dizaine de danseurs dans une chorégraphie de Santee Smith exécutée sur les rives de la baie Georgienne en Ontario.

Un cadeau pour Joe Clark

«Cela coulait de source pour Maureen et mes enfants de s'associer à un tel thème, puisque j'ai longtemps été associé aux questions autochtones, souligne pour sa part M. Clark. À cause des pensionnats, on a volé plus qu'une langue aux premiers citoyens de notre pays, mais aussi la fierté et la confiance en soi. Nous nous sommes privés d'une importante ressource humaine canadienne, pendant des années. Il est donc nécessaire d'écouter ce qu'une Rita Joe a à dire pour que la réconciliation commence.»

En plus de jeudi soir, I Lost My Talk sera également présentée en formule «décontractée» vendredi soir.

À la mémoire d'une «douce guerrière»

Ann Joe et Frances Joe Sylliboy... (Etienne Ranger, LeDroit) - image 3.0

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Ann Joe et Frances Joe Sylliboy

Etienne Ranger, LeDroit

La regrettée poète mikmaque Rita Joe a écrit I Lost My Talk dans les années 1980, «sans pouvoir se douter que son texte prendrait un jour une telle ampleur», fait fièrement valoir l'une de ses cinq filles, Frances Joe Sylliboy.

«Mais je suis certaine que là où elle est, elle danse de joie de voir comment ses mots résonnent aujourd'hui. Ma mère était une douce guerrière. Elle a toujours voulu représenter notre Peuple de manière positive. Même si elle n'a pu parler notre langue quand elle s'est retrouvée au pensionnat, elle savait que les mots, qu'elle tapait sur sa vieille dactylo de son seul index droit, étaient l'arme la plus puissante qu'elle possédait pour se faire entendre», renchérit Mme Joe Sylliboy.

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