Drôlement théâtral

La distribution du Barbier de Séville, dans cette relecture gentiment insolente... (Courtoisie)

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Courtoisie

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La distribution du Barbier de Séville, dans cette relecture gentiment insolente qu'en propose le metteur en scène Dennis Garnhum - est clairement là pour amuser la galerie. La troupe d'Opéra Lyra prend un plaisir jubilatoire à pousser à fond la note comique, héritée de leurs personnages de commedia dell'arte'.

Les deux barytons en particulier, Joshua Hopkins et Peter McGillivray, se montent très à leur aise dans la surenchère comique: le premier dans le coloré costume de Figaro, adorable fanfaron, aussi gesticulateur et fantasque que peut l'être Arlequino; le second n'économisant pas les grimaces dans le rôle de l'odieux Bartolo, ce riche barbon autoritaire que le trium virat composé de Figaro-Rosine-Alamaviva fera tourner en bourrique.

Et qu'importe si le décor est chamboulé (nous voilà transportés dans les années 1950, au Studio Bartolo sur le plateau de tournage d'un film), cette version du Barbier a très bien su capturer l'essence de cet opéra-bouffe. En premier lieu, sa légèreté. Le libretto du Barbier se moque d'ailleurs allègrement de la lourdeur mélodramatique des opéras. Et ce, dès l'entrée en scène de Bartolo, venu pratiquer la sérénade qu'il destine à la jeune Rosine, dont il est le tuteur.

La carte de l'allegro aura servi d'atout, ou du moins de sauf-conduit, au metteur en scène, qui s'est permis bien des libertés: dès l'ouverture orchestrale, M. Garnhum installe sur scène un personnage anonyme et éphémère, mais ostensiblement hilare, qui croque dans l'énorme carotte qu'il s'est apportée pour lunch. Cet échalas silencieux n'a aucun rapport avec Rossini. Il renvoie à un autre génie, Chuck Jones, et son Bugs Bunny, qui a ingéré en son temps ce chef-d'oeuvre lyrique avec la même avidité qu'il ingurgitait son légume-racine.

M. Garnhum est issu du théâtre (il est directeur artistique du Théâtre Calgary depuis une vingtaine d'années) et ça paraît. Ça fait même du bien.

Le choeur lui-même ne se contente pas d'un appui vocal: sa trentaine de membres participent silencieusement, mais très activement, à l'effort de théâtralité, en devenant toutes ces petites mains - accessoiristes, éclairagistes, costumiers, comédiens et autres fans - qui fourmillent au studio, véritable capharnaüm bouillonnant d'activité.

Mise en scène dynamique

Trop souvent, à l'opéra, privilégie-t-on la technique de gorge ou de poumon sur le plaisir du jeu. Sur la construction des tableaux et leur «lecture». Pas ici. La mise en scène est dynamique. Tout l'espace est habillé, habité.

On n'y cabotine pas, mais on joue ample et «gouleyant». Sans que la qualité des prestations vocales n'en souffre réellement. Bon, d'accord, on aura noté, ici ou là, en fin de phrasé, quelques pertes de souffle, aussi brèves que rares... mais ô combien y gagne-t-on, au change!

Ne voulant rien rater des détails de cette pantalonnade, nos yeux finissent par oublier de faire des allers-retours pour surveiller les surtitres qui planent au-dessus de la tête. Et même sans maîtriser l'italien, on ne perd pas le fil de l'intrigue, signe que les intentions de chacun sont très claires, merci MM. Rossini et Garnhum!

Ce dernier n'a pas hésité à briser les moules réservés à ces opéras-monstres sacrés, sans s'éloigner de l'esprit de l'oeuvre.

Quelques trouvailles astucieuses dans la mise en scène forcent le respect: la chambre amovible de Rosina; l'astuce des costumiers se resserrant comme un étau autour du barbon (en parallèle au stratagème mi en place par Figaro) en fin du premier acte; Figaro manipulant les personnages statufiés; ou, plus osé encore, les quatre protagonistes chantant leur partition en choeur tout en portant un masque de chirurgien sur la bouche, lorsqu'ils cherchent à repousser Basile, prétendument malade. Les rires sont contagieux.

Reste-t-il assez de puristes pour couper les cheveux en quatre et décrier son approche? On en doute. Voici une porte d'entrée idéale pour les béotiens en matière d'art lyrique. Réjoui de la farce, le public a en redemandé, samedi, lors de la première au Centre national des arts.

Signe qu'elle séduit large, la production a déjà été commandée à Miami et Pittsburgh.

Rosina est campée par une Marion Newman en voix, qui n'est jamais aussi truculente que lorsqu'elle fonctionne en binôme avec Figaro, son complice pour déjouer les desseins matrimoniaux de l'impérieux Bartolo.

L'autre amoureux de Rosina, le comte Almaviva - prétendant prétendument plus légitime, mais qui n'a en réalité pour lui que son jeune âge et sa fortune (corruptrice... bravo, les pots-de-vin! Belle morale, grotesque et surannée!) - est le moins intéressant des protagonistes, mais Isaiah Bell parvient à lui donner un peu de charisme.

Benjamin Covey fera un Basile amusant, en photographe de studio. Et Maghan McPhee a immédiatement soufflé le public lors de son bref mais remarquable solo, dans la peau de Berta la femme de ménage et fine observatrice de ce qui se trame.

Le Barbier de Séville refait son cinéma ce soir, ainsi que mercredi et samedi, à 20 heures, au Centre national des arts.

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