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« Je » est une autre... mais pas celle qu'on croit

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Quand Andrée A. Michaud décroche le combiné, à l'heure convenue pour l'entrevue, on ne peut s'empêcher de lui demander d'entrée de jeu comment vont ses chats, omniprésents dans Routes secondaires, histoire de tester ce qui relève du vrai ou du faux dans son plus récent roman.

La principale intéressée rigole doucement, à l'autre bout du fil. « Le chat et la chatte sont bel et bien là, pas très loin de moi, au moment où je vous parle », confirme-t-elle, amusée.

C'est que dans son nouveau titre, Andrée A. Michaud emprunte les Routes secondaires de son imaginaire, s'amusant à entretenir un troublant - et fascinant - flou artistique entre réalité et fiction.

Entre victime (d'un accident ? d'un viol ? d'un meurtre ?) et coupable (du viol ? du meurtre ? de ne pas avoir su ? de s'être tu ?).

Andrée A. Michaud prend surtout un malin et évident plaisir à écrire en équilibre entre elle, l'auteure, et son héroïne, Heather Thorne. Entre leur quotidien, leur trajectoire personnelle et le péril qui les guette toutes les deux. Entre Andrée, totalement habitée par son personnage, et Heather qui, amnésique, lui est apparue alors qu'elle se promenait près de chez elle par le biais de deux phrases : « Je dois m'appeler Heather. Elle doit s'appeler Heather. »

« La scène d'ouverture s'est véritablement déroulée telle que je la décris, raconte Mme Michaud. Je marchais sur le 4e Rang quand ces phrases m'ont traversé l'esprit. Et j'ai tout de suite senti que je tenais le début d'un nouveau roman. »

Quand Andrée A. Michaud décroche le combiné,... (Courtoisie, Marianne Deschênes) - image 2.0

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Courtoisie, Marianne Deschênes

(En)quête de/sur soi

L'écrivaine, établie à la campagne depuis cinq ans, signe ici un titre sur l'écriture (comment se construit un roman, la méthode de travail, etc.) et le rapport de l'auteur à son personnage principal.

« Je n'ai pas la prétention d'avoir signé un roman quantique, mais je pose malgré tout la question : Heather existe-t-elle ou pas ? » soulève-t-elle d'un ton mutin.

À l'instar de cette Andrée, qui se demande justement, dans Routes secondaires, si elle a besoin d'Heather vivante pour écrire la suite de son roman... Andrée A. Michaud (Mirror Lake, Lazy Bird...) joue donc une fois de plus avec la notion du double.

« Cette idée du double est une obsession que je pensais avoir évacuée, mais qui continue de s'imposer spontanément dans chacun de mes romans, si bien que je dois composer avec ! C'est peut-être parce qu'on vit de multiples existences, quand on écrit. Ou parce qu'il y a un peu, beaucoup de soi dans les différentes facettes d'un personnage... »

Andrée A. Michaud n'écarte pas non plus la possibilité qu'elle se cherche elle-même, à travers tout ça. « Peut-être que je ne sais pas encore qui je suis vraiment... Est-ce une quête ? Je ne sais trop... »

Toujours est-il que c'est elle, cette fois, qui mène l'enquête sur ce qui est arrivé à Heather Thorne. Dans ce qui relève également d'un jeu de miroirs entre polar et roman qu'elle qualifie de « plus formel ».

Point de (con)fusion

Car elle brouille allègrement les pistes entre le vol (« réel », assure-t-elle) de son ordinateur, l'arrivée de personnages secondaires aussi essentiels que potentiellement dangereux (d'abord des initiales, qui deviennent prénoms), et l'instinct de survie d'Heather, entre autres.

Il y a une hache, un fusil, des motoneiges, des verres d'alcool, du sang sur la neige, un chien nommé Jackson, une vieille Buick, la forêt, une tempête, des hiboux, la musique de Steve Earle et d'Erroll Garner, des livres qui traînent (mais rarement par hasard, qu'il s'agisse de Paterson de William Carlos Williams, du Monde selon Garp de John Irving ou, plus particulièrement, du Chat de Schrödinger de John Gribbin)...

« Tout peut devenir prétexte à écrire, le plus extraordinaire comme le plus banal. Les gens croient que les auteurs écrivent à partir de ce qu'ils ont vécu. Pour ma part, j'ai plutôt tendance à dire que je l'ai vécu parce que je l'ai écrit. Donc, tout est vrai parce que je l'ai écrit ! »

Or, Andrée A. Michaud a beau atteindre « une espèce de point de fusion » avec son personnage en cours de création, il n'y a pas de place pour la confusion pour autant.

« Une fois le manuscrit fini, je me détache complètement de tous ceux et celles que j'ai pu mettre en scène. Dans Routes secondaires, j'essaie de faire croire que je suis un peu fêlée sur les bords, même s'il me fallait être drôlement rationnelle pour parvenir à mes fins ! »

D'autant qu'elle écrit sans plan, se laissant guider par ce qui l'inspire au jour le jour, avoue-t-elle.

« Un tout petit détail peut tout faire bifurquer, et je me suis déjà retrouvée dans des culs-de-sac, à suivre un personnage sur un chemin de traverse ne menant nulle part, reconnaît-elle. Je dois alors faire marche arrière, voire éliminer celui ou celle qui m'a entraînée dans la mauvaise direction. »

L'expérience entre en ligne de compte quand de tels moments surviennent et qu'elle doit réécrire des passages entiers. « Mais c'est comme ça que je fonctionne : j'écris d'abord avec les sens et je rationalise ensuite. »

Malgré l'aspect « ludique » du polar, genre qu'elle affectionne particulièrement, la double lauréate d'un Prix du Gouverneur général (pour Le Ravissement, en 2001 ; Bondrée, en 2014) n'écrit pas pour divertir.

« Pour moi, un roman est un objet qui sert à refléter le monde dans lequel on évolue et qui doit aussi faire réfléchir. Il y a donc une forme d'engagement social, quand on écrit dans cette optique. »

« Et puis, j'aime créer le mystère, entretenir le flou, et le polar permet non seulement ça, mais aussi de creuser la noirceur de certaines personnes... y compris la mienne, qui sait ? » conclut celle qui aime d'ailleurs travailler « à la frontière des genres » pour toutes ces raisons.




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