Tango, terres de passions

«Le tango a été façonné par différentes vagues... (Nye' Lyn Tho, Courtoisie)

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«Le tango a été façonné par différentes vagues d'immigrants, au fil des ans, d'où la nostalgie dont il s'imprègne [...] il n'est pas seulement romantique ou dramatique comme Hollywood le laisse voir et croire non plus!», explique l'auteure Carolina de Robertis.

Nye' Lyn Tho, Courtoisie

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C'est une histoire de tango, qui chaloupe entre découvertes des autres et de soi; qui se déploie entre l'Italie et l'Uruguay, en passant surtout par les rues et cafés de Buenos Aires. C'est un roman qui se joue sur les cordes sensibles d'un violon, entre la traversée de l'arrière-grand-mère de l'auteure Carolina de Robertis vers l'Argentine, au début du siècle dernier, et celle que son héroïne fictive, Leda, fera du monde masculin du tango, qui deviendra l'espace d'expression de sa véritable nature amoureuse.

«Je souhaitais creuser la notion d'immigration, de l'intérieur, évidemment, mais aussi de l'extérieur: c'est-à-dire témoigner de l'importance des nouveaux arrivants, qui contribuent à la culture de leur pays d'adoption, à partir de qui ils sont, de ce qu'ils apportent avec eux comme bagage», raconte Carolina de Robertis, jointe cette semaine en Uruguay.

Si elle s'est a priori inspirée de son arrière-grand-mère Emilia, qui a quitté son petit village natal de Prepezzano pour aller épouser son cousin en Argentine, il y a quelque 100 ans déjà, l'écrivaine aux racines italiennes, argentines et urugayennes s'est ensuite permis de prendre ses distances de l'histoire familiale pour créer Leda.

«[L'auteure afro-américaine et prix Nobel de littérature en 1993] Toni Morrison le dit mieux que moi: les romans sont des quêtes et des enquêtes qui, plus souvent qu'autrement, commencent par des questions qu'on se pose sur des sujets qui nous interpellent pour une raison ou une autre, souligne Carolina de Robertis. Pour moi, écrire équivaut à ma manière de faire parler les silences de l'histoire. La nôtre comme celle avec un grand H.»

À 17 ans, et à la même époque qu'Emilia, son héroïne effectue donc la traversée de l'Atlantique pour rejoindre son cousin et mari à Buenos Aires. Or, contrairement à l'aïeule du clan de Robertis, Leda ne retrouvera pas son époux au port, ce dernier ayant été tué lors d'une manifestation syndicale quelque temps auparavant. 

Dans les pantalons d'un homme pour (sur)vivre

Le violon ancestral des Mazzoni dans ses valises - qu'elle a apprivoisé seule et en cachette, puisqu'en jouer lui était interdit dans la maison familiale - la jeune femme n'aura d'autre choix que de prendre son destin en main. Elle entreprendra dès lors un autre genre de traversée, beaucoup plus périlleuse celle-ci: emprunter les vêtements et le prénom de son défunt mari Dante, vivre comme un homme afin de pouvoir pleinement assouvir sa passion pour le violon et la musique.

«J'ai rapidement compris que Leda allait se déguiser en homme, par instinct de survie, entre autres, une fois arrivée en Argentine», fait valoir Carolina de Robertis.

Son héroïne sera embauchée au sein d'un ensemble faisant résonner ses tangos dans les cafés et autres endroits normalement peu recommandables, sinon aux seules femmes dites de petite vertu.

Pour dépeindre l'époque et les milieux dans lesquels Leda évolue, la quadragénaire a évidemment effectué moult recherches, au cours des quatre ans qui lui ont été nécessaires pour étoffer son roman. 

Carolina de Robertis a surtout suivi des cours privés de violon et de tango pendant un an et demi, avec des professeurs qui n'ont pas hésitér à non seulement partager avec elle leur passion, mais aussi leurs connaissances historiques.

«Le tango a été façonné par différentes vagues d'immigrants, au fil des ans, d'où la nostalgie dont il s'imprègne, entre autres, explique l'auteure. Et puis, il n'est pas seulement romantique ou dramatique comme Hollywood le laisse voir et croire non plus!»

Cette sensualité, Leda y goûtera, d'ailleurs. D'abord du bout des doigts et de la langue, puis à pleine bouche, avide, qu'elle promènera sur le corps d'autres femmes, le secret de son propre sexe bien gardé sous ses habits d'homme.

«Je n'avais pas prévu de telles scènes d'amour, et j'ai parfois eu peur, surprise par l'ardeur de mon personnage en cours d'écriture, de ne pas pouvoir être publiée, au final», confie la principale intéressée. 

Elle ne cache pas avoir surtout craint que le fait que Leda explore ainsi sa sexualité auprès de plus d'une partenaire choque certaines personnes, «justement parce qu'il s'agit d'une femme et qu'un tel comportement est habituellement mieux accepté, pour ne pas dire parfois bien vu, quand il est le fait d'un homme... Comme si une jeune femme n'avait pas elle aussi le droit d'expérimenter, de se questionner sur son orientation et de s'assumer à travers une sexualité saine, consensuelle et empreinte de respect pour l'autre!» déplore Carolina de Robertis. 

«Non, l'image de la pureté féminine, cette espèce d'idéal inventé par l'homme, n'a pas fini de nous coûter cher à nous, les femmes...»

Un espace d'affirmation féministe et queer

Résultat, l'auteure fait du tango - et de son roman - un espace d'affirmation féministe et ouvertement queer avant le terme. 

À preuve, outre le personnage de Leda, celui de Rosa. Cette dernière chante habillée en homme, sans pour autant camoufler ses formes de femme (ni la touche de rouge sur ses lèvres). Rosa s'avère un coup de chapeau à l'une des premières chanteuses de tango:  Azucena Maizani, qui «demeure à ce jour une pionnière dont on a malheureusement trop peu entendu parler», regrette Carolina de Robertis.

«Aujourd'hui, nous possédons tout un vocabulaire pour affirmer qui nous sommes: lesbiennes, bisexuels, queers, gais, transgenres... Nous avons le droit de nous marier, d'adopter des enfants. Nous faisons partie de communautés. Je trouvais toutefois important de rappeler, par cette histoire, que nous avons toujours existé et ce, bien avant que nous ayons développé des étiquettes pour nous identifier!» clame la quadragénaire, mariée à une femme et mère de deux enfants.

Elle souhaitait aussi faire «comprendre de l'intérieur que tout comme le tango et la sensualité, nous sommes nettement plus complexes et tellement beaux que toutes ces étiquettes, dont nous avons certes besoin pour nous comprendre, mais qui ne nous définissent pas à elles seules pour autant!» tient-elle à préciser. 

Dès lors, faisant vibrer son violon au diapason des élans de son corps et de son coeur, Leda poursuivra la longue et passionnante traversée qui la mènera jusqu'à elle.




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