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Regard sans fard sur la disparition d'une Autochtone

«Il ne faut pas croire que les gens... (Courtoisie)

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«Il ne faut pas croire que les gens savent vraiment plus ce qui se passe dans les réserves aujourd'hui», prévient Waubgeshig Rice, auteur du roman Le legs d'Eva.

Courtoisie

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Parce qu'il est parfois « nécessaire de toucher aux zones les plus sombres pour trouver la lumière », Waubgeshig Rice a troqué son micro de journaliste de la CBC pour le clavier de l'auteur afin de signer Le legs d'Eva, un premier roman dur, décillant, sur l'impact de la violence (notamment celle dont sont victimes les femmes autochtones) sur une communauté anishinaabe du nord de l'Ontario. Ce faisant, - l'homme lui-même originaire de la réserve de Wasauksing, sur les rives de la baie Géorgienne - , souhaitait raconter sans fard ni concession ce que cachent les manchettes quand le drame frappe au coeur d'une famille des Premières Nations.

« Une de mes tantes a été tuée, en 1979. C'était avant que je vienne au monde, mais je me rappelle le désir de mes parents de ne pas se souvenir d'elle seulement comme la victime d'un acte violent, explique Waubgeshig Rice. C'est ce que je voulais explorer, à travers mon roman : comment les frères et la soeur d'Eva composeraient avec son meurtre. Comment ils choisiraient de se définir par rapport à la tragédie et de répondre à la violence de sa mort et à l'envie de se venger. Car c'est une réalité à laquelle nous sommes encore trop souvent confrontés : devoir vivre avec les contrecoups de la violence. »

Fin des années 80. Eva Gibson quitte sa petite communauté de Birchbark pour étudier à Toronto. Elle aspire à devenir avocate puis à revenir travailler parmi les siens. Elle mourra plutôt sous les coups d'un jeune blanc-bec, un soir d'hiver, dans une ruelle de la Ville Reine. Pour Stanley, Norman, Edgar et Maria (dont les points de vue se suivent à différentes étapes de leur parcours, dans le roman), il s'agit d'un nouveau drame, survenant quelques années après la mort accidentelle de leurs parents dans un accident de la route. 

En tant que reporter, tour à tour basé à Toronto, Winnipeg et Ottawa, M. Rice a témoigné de tragédies comme celle qui secoue le clan d'Eva. S'il a tenu à transposer l'essentiel de la trame de son roman dans les années 90, c'est pour mieux dépeindre une réalité qu'il a connue. À l'instar d'Eva, il a été le seul étudiant autochtone en classe, lorsqu'il a fréquenté l'université à Toronto. Il a lui aussi eu l'impression de porter de facto aux yeux des allochtones la responsabilité de parler au nom de tous les Premiers Peuples, de « faire le chef national », comme Eva, qui s'insurge de cette propension des gens à percevoir les Autochtones comme tous pareils.

« Quand je parle, je m'assure de faire comprendre à mes interlocuteurs, quels qu'ils soient, que je ne parle que pour moi, de mes expériences et de ce que je connais. Je n'ai jamais prétendu parler au nom des autres », fait valoir Waugbeshig Rice. 

« En créant les Gibson, je me sentais donc investi de la responsabilité de ne pas trahir mon peuple, les Anishinaabegs. Je me devais d'en faire des êtres authentiques, pour que les Autochtones puissent se reconnaître en eux, même si les reflets qu'ils leur renvoient ne sont pas toujours agréables. Et pour que les allochtones puissent apprendre à mieux nous connaître. » 

Replonger de la sorte dans le passé lui permet bien plus que d'émailler sa trame de titres de chansons populaires qui ont bercé ses années de jeune adulte, précise-t-il en rigolant.

« Dans les années 90, on ne parlait pas autant des femmes de nos communautés qui étaient tuées ou disparaissaient, ni entre nous, ni dans le grand public. Pourtant, des Eva, il y en a toujours eu... reprend-il d'un ton plus sérieux. Si j'avais inscrit mon histoire dans les années 2010, les discussions et les réactions de mes personnages auraient été différentes, entre autres parce que les contextes social et politique ne sont plus les mêmes. Cela dit, il ne faut pas pour autant croire que les gens savent vraiment plus ce qui se passe dans les réserves aujourd'hui... »

Waubgeshig Rice n'essaie pas d'édulcorer la réalité des « réz », pas plus qu'il ne cherche à victimiser ses personnages. Au contraire, il met en scène des soirées trop arrosées qui dégénèrent ; fait sombrer au plus creux l'un des frères Gibson, Norman ; et n'hésite pas à faire de Maria une jeune femme abandonnée et paumée croyant trouver dans l'alcool un remède à ses maux. C'est sans oublier Stanley, qui fuit le poids de cet héritage trouble en s'installant à Ottawa, et « n'arrive pas à guérir en se déracinant de la sorte ». Et une fin qui laisse entrevoir les dérives du cycle de la vengeance.

« C'est dur d'écrire en portant autant de violence, mais c'est en même temps une catharsis de traiter ouvertement de tels enjeux, soutient l'auteur. Mon roman comporte assurément des éléments crus, confrontants. Ces éléments peuvent toutefois devenir des cailloux menant les lecteurs, qu'ils soient autochtones ou non, à une meilleure compréhension de ce qui se passe au sein de nos communautés. »

Espoir et réappropriation culturelle

L'auteur tient néanmoins à offrir des lueurs d'espoir, notamment par le biais d'Edgar, devenu par la force des choses le patriarche des Gibson. Ne touchant ni à l'alcool ni aux drogues, heureux en ménage, Edgar est le pilier de la famille, « un leader tranquille, qui guide par l'exemple ».

Il y a aussi une tante, Kathy, qui initiera Maria à la tradition de la cueillette des herbes médicinales, par exemple. Puis Norman à celle de la sweatlodge.

« La réappropriation culturelle débutait, pour nous, dans les années 90, rappelle M. Rice. Et elle a joué un rôle crucial dans le processus de guérison de plusieurs. Il était important pour moi de rendre hommage à ceux et celles qui transmettent nos traditions aux prochaines générations encore de nos jours. »

Mais parce qu'il existe plusieurs chemins pour arriver à une certaine forme de sérénité et de dialogue, Waubgeshig Rice entend écrire une suite au Legs d'Eva, dont la version originale, Legacy, a été publiée en 2014.

En cette année de célébration du 150eanniversaire de la Confédération canadienne, qui n'a assurément pas la même signification pour les Premiers Peuples, l'Anishinaabe ne peut qu'« espérer » que la traduction en français de son roman permettra à son histoire de « résonner » auprès d'un nouveau public. « Parce qu'il y a encore beaucoup à apprendre et à panser tous ensemble avant de parvenir à pardonner et à se réconcilier », conclut celui qui souhaite que ses écrits deviennent source de dialogues.




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